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Déraillage ? Quelques pistes pour penser le sabotage des voies de chemin de fer
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20 Nov 2008

Depuis le 11 novembre, il se dit à peu près tout et n’importe quoi à propos des
actes de sabotage des lignes TGV et de leurs supposé-e-s auteurs. Journalistes,
experts en politologie ou criminologie et responsables des chemins de fers français
(syndicalistes inclus) brodent autour des infos que leur distillent les services de
police et les cabinets de communication du ministère de l’intérieur. Dans ce
monceau d’articles, chacun y va de sa petite trouvaille pour se démarquer du voisin
en vendant la même camelote : les photos exclusives de la catenaire de la peur
(sic), les doctes éclairages des "spécialistes" de l’"ultra-gauche", les
commentaires entendus sur la participation de filles à une opération de cette
sorte...
Les syndicats de cheminots, quelque peu fébriles à l’idée que peut-être, quand
même, certaines de leurs ouailles aient pu participer aux sabotages, se lâchent et
se félicitent de l’efficacité des limiers du ministère de
l’intérieur. Tout à leur soulagement de pouvoir condamner sans réserves ces
actions, ils reprennent la qualification de "terroriste", oubliant un peu vite que
la plupart du temps, ce sont eux qu’on accuse de "prise
d’otage" quand la circulation est bloquée...

Tout a été dit, donc, sauf en ce qui concerne ce qui pourrait bien motiver des
personnes à bloquer les TGV : la version officielle s’en tient à une variation
autour du thème des déséquilibrés nihilistes clandestins ayant
un obscur compte à régler avec l’Etat ; c’est-à-dire, des terroristes.
L’antiterrorisme, c’est bien pratique : d’abord, "terroriste", ça s’applique un peu
à tout et n’importe quoi. Là, en l’occurence, on parle de trains bloqués avec une
méthode qui aux dires même du directeur de la SNCF n’est "pas dangereuse [pour les
personnels et passagers] mais invalidante", et les 4 caténaires arrachées viennent
s’ajouter à la longue liste des "malveillances" et autres avaries que subissent les
infrastructures ferroviaires tous les ans (on parle de 26 000 actes de malveillance
recensés pour la seule année 2005, dont 89 auraient pu causer un déraillement, ce
qui n’est pas le cas avec l’histoire des caténaires). Ensuite, "terroriste", ça
sert à marginaliser des pratiques et à isoler une partie des gens qui luttent et à
provoquer la désolidarisation des autres. Et ce n’est pas réservé aux dits
"anarcho-autonomes", RESF aussi a parfois droit à ce petit sobriquet.
Enfin, ça permet de se doter de moyens materiels et juridiques hors du commun pour
surveiller et mettre la pression sur des personnes un peu trop actives
politiquement au goût des autorités. Au passage, les services de renseignements
peuvent fanfaronner sur leur efficacité en voulant faire croire que rien ne peut
échapper à leur contrôle, pensant ainsi envoyer un message à tous ceux qui
envisageraient de sortir du cadre de la contestation tolérée. Toujours est il que
les "éléments matériels" de la culpabilité se font attendre, au point que, à
l’issue de la garde à vue, 7 des personnes arrêtées ne seront plus poursuivies pour
les actes de sabotage, mais pour "association de malfaiteur" dans le cadre d’une
obscure procédure anti-terroriste datant d’avril dont on se garde bien de donner
les éléments qui la justifient (on parle de "dégradations", de participations à des
manifestations et de publications de bouquin, on sort un pseudo-attentat... aux
Etats-Unis - top-credibility, le FBI...- et on laisse entendre sans fondement
quelconque qu’elles allaient inévitablement passer du fer à béton à la bombe à
clou).

Si on se donne la peine de dissiper un peu l’écran de fumée "antiterroriste", et
sans extrapoler sur les suspects désignés, leur appartenance à une mouvance de giga
gauche ou à un club d’échec hélvète, ni sur l’âge du capitaine - tant les
arrestations semblent déconnectées des faits eux-mêmes - on peut réflechir sur le
sens politique du blocage des voies de chemins de fer. D’abord, on remarque que les
sabotages ont eu lieu le même jour qu’une des mobilisations sociales les plus
importantes en Allemagne ces derniers temps pour stopper le convoi de déchets
nucléaires CASTOR (qui circulait aussi sur le réseau français), avec des pratiques
diverses allant des manifs rassemblant plusieurs milliers de personnes à des actes
de sabotage. L’opposition au nucléaire est bien ancrée dans ce pays et donne
régulièrement lieu à ce genre de blocage de train, causant plusieurs milions
d’euros de dommages pour la Deutsche Bahn. En France, à moindre échelle, le passage
d’un convoi nucléaire provoque aussi ce genre de réactions.

La lutte contre le nucléaire est loin d’être la seule à viser les chemins de fer.
Qu’on songe bien sûr aux mouvements de cheminots, qui tirent justement leur force
de cette capacité à bloquer la circulation des marchandises et des personnes ; on
se rappelle d’ailleurs que des sabotages des lignes de signalisation étaient venus
appuyer les grèves de l’automne-hiver 2007 contre la réforme des retraites. Qu’on
songe aussi au mouvement dit anti-CPE du printemps 2006 avec ces nombreuses
occupations de gares qui avaient contribué à faire plier un peu le gouvernement.
Bloquer l’économie, que ce soit par la grève, le boycott ou l’interruption des flux,
a toujours été la meilleure arme des luttes politiques, du mouvement ouvrier du
début du XXe siècle (avec déjà des sabotages de train) aux piqueteros argentins,
en passant par la Résistance ou les routiers grèvistes et leurs opérations
escargot. On pourra rétorquer : "certes, mais dans quelles luttes, dans quels
mouvements s’inscrivent ces actions ?". Et bien, elles s’inscrivent, quelles que
soient d’ailleurs les revendications, dans le conflit de basse intensité qui se
mène tous les jours, sur tous les fronts : dans la bataille des salarié-e-s pour
leur conditions de vie et de travail, dans la lutte des chômeur-e-s face au
contrôle social, dans le combat des sans-papiers, dans les résistances des
quartiers populaires aux pressions policières ; dans chaque espace ou des gens
s’organisent pour faire face. Un mouvement de fond, qui regroupe des pratiques, des
idées, des aspirations différentes mais dont les moments de lutte se font echo
mutuellement. D’ailleurs, il suffit de consulter la liste policière des champs
investis par les suspect-e-s désigné-e-s pour avoir une petite idée des différents
fronts qui font souci aux gouvernements ces dernières années : sans-papiers, G8,
EDVIGE, CPE, mouvement lycéen, manif anti-sarko, guerre en Irak...

En période de crise économique du système capitaliste qui organise lui réellement
l’appauvrissement et la terreur sur à peu près la totalité de la population
mondiale, il peut paraître dérisoire et symbolique d’un cruel aveuglement
idéologique de crier au loup pour quelques dizaines de trains retardés. Dans un
monde qui fonce droit dans le mur, il y a pourtant peut-être quelque chose de
salutaire à suspendre l’agencement du quotidien, les flux à grande vitesse de
travailleurs, cadres, businessmen, traders, marchandises, déchêts nucléaires sur
lesquels se basent la machine à exploiter.

S’attaquer au TGV, c’est aussi viser une certaine forme de l’organisation sociale,
comme en témoigne les résistances populaires à la construction des lignes à grande
vitesse au pays basque et dans le Val de Suza italien, aussi bien pour ce qu’elles
impliquent en terme de restructuration locale que par refus du modèle économique
qu’elles composent. Car même si dans certains articles on nous dit que les
saboteurs s’en sont pris au "service public", il est assez clair que lorsqu’on
parle de TGV aujourd’hui, on parle d’une structure en voie de privatisation, qui
vend de plus en plus cher le droit de se déplacer, précarise ses travailleur-e-s,
et a pour fonction principale d’assurer le transport constant de main d’oeuvre,
nécessaire à l’économie hors-sol.

On peut le voir comme une manière parmi tant d’autres d’interroger concrètement le
dogme sacré de la croissance économique, décrié aujourd’hui par une bonne partie de
la population (qui en subit les effets quotidiens). Le fait d’entretenir cette
capacité de blocage et de perturbation matérielle sera donc décisif pour ceux et
celles qui entendent encore réorienter la société sur d’autres rails, pour
construire les rapports de force des luttes présentes et à venir.

(commentaire de l’expediteur/expeditrice :
Un texte trouvé sur indymedia qu’il nous semble important de diffuser au vu du
front médiatique visant à nier toute pertinence politique aux récents sabotages de
voies de chemin de fer.)



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