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Du site En Marge

dimanche 14 octobre 2007 par Ralph M.

J’ai découvert l’existence de ce livre en consultant la rubrique « Nouveautés », sur le site de La fabrique. Un passage de l’épilogue du dernier Éric Hazan [1] avait retenu toute mon attention. Projetant un entretien imaginaire qu’il place en 2017 – et par le truchement de son interlocuteur, un certain Jonathan Litvak –, l’auteur revient sur les événements de 2011 qui ont mis fin au règne de Sarkozy. Si Éric Hazan ne précise pas la nature de ces événements, le lecteur, lui, comprend que tout est parti d’une formidable insurrection jetant des milliers, peut-être des millions de personnes dans la rue ; que cette insurrection est née, entre autres, de la lecture nourrie de petits livres qui, dans les années 2007-2010, « s’attaquaient avec violence à l’idéologie régnante et à ses conséquences directes sur les pauvres, les étrangers, les vieux, les jeunes, les chômeurs, les vulnérables de toutes sortes » ; que ces livres étaient « souvent rédigés par des collectifs, par des anonymes », et qu’ils « se diffusaient par le bouche à oreille »…

Voilà donc l’un des passages encore présent à mon esprit quand je me rends sur le site de La fabrique pour voir ce qu’Éric Hazan, l’éditeur, a récemment publié. Et là, comme par hasard, je tombe sur ce titre : L’Insurrection qui vient, signé : comité invisible. Joli ! Le gars a de la suite dans les idées (ce dont je n’ai d’ailleurs jamais douté). Or, comme j’ai apprécié la lecture de son Journal (Changement de propriétaire est le journal des cent premiers jours de la nouvelle Présidence), je décide d’en prolonger la lecture par celle de ce petit livre, dont la quatrième de couverture se termine ainsi : « Devant l’évidence de la catastrophe, il y a ceux qui s’indignent et ceux qui prennent acte, ceux qui dénoncent et ceux qui s’organisent. Le comité invisible est du côté de ceux qui s’organisent. »

Après l’avoir acheté, j’attaque donc la lecture de L’Insurrection qui vient et suis aussitôt saisi par la radicalité de la première phrase : « Sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue. » Voilà d’emblée posés à la fois le point de départ et la conclusion d’une démonstration qui progresse par associations d’idées sur les quatre-vingt premières pages. Ou, plus exactement, par cercles concentriques mais imbriqués les uns dans les autres, le premier se concentrant sur le statut de l’individu dans la société actuelle ; le second, par glissement, sur la société de consommation et de divertissement généralisés ; le troisième, sur la « valeur » travail ; et ainsi de suite jusqu’au septième, qui, englobant les précédents, revient sur la notion plus générale de « civilisation ». Le tout pour déplorer qu’on en soit là…

Si j’ai aimé ce livre, c’est que la lecture m’en a paru jubilatoire ! Bien que je ne sois ni punk ni anarchiste (deux idéologies dont les membres du comité invisible sont sûrement plus proches que moi), j’ai pris un indéniable plaisir à me confronter à une pensée qui, a priori cynique et désabusée, flirtant en permanence avec la théorie du chaos et réglant son compte à une civilisation jugée moribonde, s’avère en définitive porteuse d’un message d’espoir, d’un véritable hymne à la vie, joyeux, fou, et pour tout dire : dionysiaque ! Même si, pour jeter les bases de la société qu’ils appellent de leurs vœux, les auteurs conviennent qu’il faudra sûrement en passer par l’insurrection généralisée et son lot de probables dommages collatéraux… Mais les idées sont si pertinentes et bien formulées qu’on ne peut taxer les auteurs d’“irresponsables” (l’envie m’en est parfois venue), et qu’on ne peut que souscrire, au moins intellectuellement, à leur propos ravageur !

D’autant qu’à la différence d’un certain nombre de pamphlets No-Futuristes qui n’appellent à rien moins qu’à détruire purement et simplement cette société-de-merde, les auteurs du comité invisible, eux, s’ils partagent cette conclusion (qu’on vit bien dans une société-de-merde), ne s’arrêtent pas à ce constat, mais proposent une alternative qui, pour moi, a le charme et les attraits d’une organisation en phalanstères bien moins utopique qu’il n’y paraît. Aussi le livre se termine-t-il sur quatre chapitres (« en route ! », « se trouver », « s’organiser », « insurrection ») qui exposent quelques principes de base à méditer avant de se lancer, comme la nécessité de s’organiser en « communes » – une commune étant formée par des individus qui ont en commun une certaine détermination et la volonté de défendre « une vérité sur laquelle on ne cède pas ». Un exemple ? « Georges Guingouin, le “premier maquisard de France”, n’eut en 1940 pour point de départ que la certitude de son refus de l’occupation. Il n’était alors, pour le parti communiste, qu’un “fou qui vit dans les bois” ; jusqu’à ce qu’ils soient 20 000, de fous à vivre dans les bois, et à libérer Limoges. » Pour une fois qu’une position, qu’un discours fait sens et se défend !

Bref, ce petit livre, à bien des égards salutaire et intellectuellement excitant grâce aux nombreux déplacements de point de vue que s’autorisent les auteurs pour mieux rendre compte, sans fard ni détours, de la réalité (par exemple, parlant du monde dans lequel on vit et de l’illusion de liberté dont on s’abuse quotidiennement, ils rappellent que nous vivons juste dans « un monde où “devenir autonome” est un euphémisme pour “avoir trouvé un patron” »), ce petit livre, donc, qui n’est pas rouge mais vert, pourrait bien faire partie de ceux dont l’Histoire – et non plus la fiction – retiendra que « leur influence a été déterminante pour les événements de 2011, même si l’on ne s’en est rendu compte qu’après coup – un peu comme pour les textes situationnistes d’avant 1968 ». (® Éric Hazan, et la boucle est boucllée.)

Alors, en route ! Et que fonctionne, maintenant, le bouche à oreille !

La fabrique éditions, 125 pages, juin 2007

[1] Changement de propriétaire. La guerre civile continue, Seuil, octobre 2007




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