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JOE HILL. Les IWW et la création d’une contre-culture ouvrière révolutionnaire
Franklin Rosemont, traduction Frédéric Bureau (éditions CNT)
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Né en Suède en 1879, Joe Hill immigre aux États-Unis en 1902. Il travaille et voyage dans plusieurs régions du pays. C’est vers 1910 qu’il adhère aux IWW et écrit des chansons militantes pour le syndicat révolutionnaire.
Les chansons sont alors une part importante des activités militantes. En détournant des chansons populaires, en substituant aux paroles originales des textes qui décrivent les conditions de vie et de travail, les IWW créent des repères de solidarité.

En 1911, les IWW publient la troisième édition d’un petit livre rouge de chansons auquel Joe Hill contribue avec The Preacher and the Slave :

« Les prêtres sortent toutes les nuits,

Pour vous dire ce qui est bien et ce qui est mal.

Mais quand on leur demande à manger,

Ils répondent d’une voix douce :

Vous mangerez encore et encore,

Dans ce pays glorieux au-dessus du ciel.

Travaillez et priez. Vivez dans le droit chemin

Et vous aurez du gâteau dans le ciel… Quand vous mourrez. »

En 1914, il est accusé d’avoir participé à un braquage. Accusation fabriquée et procès truqué inscrite dans une répression violente qui vise à juguler le mouvement social, et en particulier les IWW. La mobilisation nationale et internationale ne parviendra pas à stopper son exécution. Il est fusillé en novembre 1915.

Le livre de Franklin Rosemont permet de découvrir le talent poétique et spontané de Joe Hill de même que l’importance du mouvement IWW. C’est sans doute « la simplicité des paroles, leur révolte, leur solidarité avec les opprimés, leur amour de la liberté et leur aspiration à une société nouvelle et plus heureuse » qui en ont fait des chansons populaires, reprises et enregistrées par de nombreux artistes.

« On peut fusiller un chanteur

Personne ne peut tuer des chansons. »

Immigré, hobo, songwriter, simple militant de base, Joe Hill symbolise le syndicalisme révolutionnaire avec ses parodies de cantiques et ses vieux tubes transformés en brûlots révolutionnaires.

Il existe peu de textes en français [1] sur le syndicalisme révolutionnaire étasunien et JOE HILL. Les IWW et la création d’une contre-culture ouvrière révolutionnaire de Franklin Rosemont, traduit par Frédéric Bureau (éditions de la CNT), est une contribution rare et importante à la connaissance des IWW (Industrial Workers of the World) et de leur influence sur les mouvements sociaux.

Extraits de JOE HILL. Les IWW et la création d’une contre-culture ouvrière révolutionnaire à paraître en décembre 2008 aux éditions de la CNT :

La pensée critique et la créativité ouvrières furent toujours le cœur et l’âme de cette « bande de rebelles du travail ». Militants d’un mouvement multiculturel et contre-culturel — qui préexista à l’invention même de ces termes —, les IWW se méfiaient de l’idéologie bourgeoise du melting-pot et tiraient un farouche orgueil de la diversité culturelle prolétarienne internationale. Il n’est pas étonnant que ce Grand Syndicat unique — qui fut bien plus qu’un syndicat — ait attiré, inspiré et nourri tant de poètes, d’artistes et de musiciens.

Un de ces poètes, artistes et musiciens était un immigré hobo appelé Joel Hägglund, plus connu sous le nom de Joe Hill.

« On a plus écrit sur Joe Hill — romans, pièces, poèmes, essais — que sur n’importe quel autre héros ouvrier. » Romans, pièces de théâtre, poèmes et essais ont continué à se multiplier depuis, auxquels s’ajoutèrent des films, des vidéos, des diaporamas, des sites Internet et des enregistrements à gogo, sans parler des affiches, cartes postales, timbres, autocollants, calendriers, t-shirts ainsi que toute une panoplie hétéroclite d’accessoires : boutons, badges, sacs ou ceintures.

Une telle exposition est impressionnante, mais Hill demeure pourtant un illustre inconnu. Dans cette combinaison d’obscurité et de célébrité, il se place aux côtés d’autres figures de l’histoire des États-Unis, du pirate Jean Lafitte au bluesman Robert Johnson, au sujet desquels le nombre de légendes contradictoires dépasse de très loin celui des données vérifiables. Les controverses sur Hill, en tout cas, furent féroces dès le début et se perpétuent depuis avec une formidable intensité. Cette intensité — qui suggère que la vie et la mort de l’individu nommé Joe Hill touchent à des questions sociales plus larges, des questions vitales, qui restent toujours irrésolues — a contribué également à le tenir à distance dans une sorte de demi-obscurité.

Embaumé de légendes mitonnées par des admirateurs idolâtres et de venimeux détracteurs, Hill fait partie de ces personnalités qui ne peuvent tout simplement « pas être atteintes ». Il n’y a pas le moindre de ses actes qui ne soit ardemment discuté. Comme d’autres héros ouvriers, bien avant sa mort, il était systématiquement diabolisé par les suppôts de ce système inégalitaire qu’on appelle le capitalisme. Après son arrestation et le coup monté de Salt Lake City en 1914, les journaux de l’Utah l’avaient présenté comme une « brute », un « dur », un « incendiaire ».

[…]

L’organisation des femmes sur leur lieu de travail était naturellement une priorité, mais le syndicat s’intéressait plus largement au problème de l’oppression du capitalisme patriarcal. Comme le remarquera l’historienne féministe Ann Schofield :

L’intérêt des wobblies pour les femmes allait au-delà du dessein pragmatique de les organiser en tant que travailleuses. Ils se penchaient aussi sur des problèmes périphériques comme la prostitution ou le contrôle des naissances, ils souhaitaient organiser les « métiers féminins » de domestique et d’opératrice téléphonique, et pressaient les hommes de reconnaître l’importance de leur épouse dans la lutte des classes. [...]
Les wobblies, au moins théoriquement, ont plus approfondi leur rapport aux femmes que toutes les autres organisations ouvrières. La rebel girl, qu’elle soit une travailleuse ou une épouse, était une véritable militante et non une auxiliaire du Grand Syndicat unique. Pour reprendre les termes de Joe Hill, « c’est bon de se battre pour la liberté au côté d’une rebelle ».
[A. Schofield, « Rebel Girls and Union Maids », Feminist Studies, été 1983, p. 355]

La prostitution, un sujet pudiquement ignoré par les syndicats AFL, faisait partie pour les wobblies des problèmes inévitables du capitalisme, avec la pauvreté, le travail des enfants, l’alcoolisme, les violences policières, la pollution de l’air et la guerre. Comme elle touchait particulièrement les femmes de la classe ouvrière, la prostitution était ouvertement discutée dans la presse et les brochures du syndicat. Dans son « Appel de l’IWW aux femmes » publié par Solidarity en 1915, Elizabeth Gurley Flynn écrit :

Le sort des vieilles travailleuses est tragique ! Leur jeunesse, leur amour, leur toit, leurs enfants ont été enterrés sous les dollars pour le plaisir de parasites.
Le sort des jeunes travailleuses n’est guère plus enviable, elles vendent de magnifiques articles qui leur sont interdits, elles cousent des tissus délicats qu’elles ne revêtiront jamais, elles se confectionnent en frissonnant à la maison de fins vêtements qui suffiront à peine à les protéger des neiges de l’hiver. Pleines de vie et d’esprit, avides de bonheur, de bons vêtements et des plaisirs de la jeunesse, est-il étonnant que, lorsque la faim est venue à bout des dernières résistances, beaucoup de désespérées se résignent à vendre leur sexe pour s’assurer de ce qui leur a été refusé par un moyen honnête ? 350 000 prostituées aux États-Unis, 20 000 de plus chaque année, [...] sont autant de condamnations vivantes de notre société contemporaine.
« La famine ou la prostitution ? » : combien de jeunes filles l’hiver dernier, avec trois millions de chômeurs dans le pays, en sont venues à se poser cette question ?
L’IWW compte sur l’organisation du pouvoir ouvrier pour balayer de telles conditions abjectes. [...] La pauvreté, racine du crime et du vice, doit être détruite et la classe ouvrière libérée pour jouir de la plénitude ainsi créée.
[Solidarity, 31 juillet 1915]

La position claire et lucide de l’IWW à l’égard de la prostitution n’est sans doute pas pour rien dans le traitement spécial que la police réservait parfois aux membres féminins du syndicat. Pendant les grèves, discours de rue ou à l’occasion d’une rafle habituelle, les hommes étaient généralement arrêtés pour vagabondage, désordre sur la voie publique ou violation d’un décret obscur (et souvent inconstitutionnel), alors que, dans les mêmes circonstances, les femmes se faisaient souvent incarcérer pour prostitution. Ce qui ne signifiait pas que les officiers procédant aux arrestations croyaient une seconde que ces femmes vendaient leurs charmes : l’accusation ne cherchait simplement qu’à les humilier et à les salir.

[…]

N’est-il pas remarquable qu’aucun livre consacré à l’histoire du syndicat ne renvoie à l’athéisme dans son index et qu’un seul, History of the Labor Movement in the U.S. : The Industrial Workers of the World, 1905-1917, de Philip Foner, fasse plus qu’évoquer en passant le thème de la religion ? Encore aujourd’hui, même à gauche — peut-être devrais-je dire surtout à gauche —, la critique de la religion reste taboue aux États-Unis.

À deux ou trois exceptions près, les dizaines de vieux wobblies que j’ai eu le plaisir de rencontrer depuis des lustres — et qui avaient adhéré au syndicat dans les années 1910 ou 1920 —, étaient tous d’irrécupérables athées et des ennemis déclarés de toute institution religieuse. Leur athéisme, comme celui de Hill, était pratique et prolétarien — du genre qui arrache sans pitié à la religion ses masques de pouvoir et d’autorité, sape ses dogmes opprimants et rit de son austérité et de sa terreur. Ce que Bill Haywood appela une fois « the idee-logical stuff » (machin idéo-logique) comptait peu dans la lutte des wobblies contre les mystifications misérabilistes des religieux. Leur but n’était absolument pas d’insulter quiconque, ni de heurter les sensibilités, mais plutôt de libérer l’esprit : d’ouvrir aux travailleurs de plus larges horizons.

George N. Falconer releva un jour que « le souci majeur de toute classe dominante est d’empêcher les travailleurs, les esclaves, de réfléchir » [2]. De tels points de vue, récurrents dans la presse IWW, montrent une fois de plus que le style de lutte caractéristique des wobblies reprenait directement, en l’adaptant, la stratégie des abolitionnistes du XIXe siècle. Frederick Douglass, dans son autobiographie classique, My Bondage and my Freedom, remarquait déjà que :

Pour faire un esclave satisfaisant, vous devez en faire un écervelé. Il faut absolument assombrir ses perspectives morales et psychologiques et anéantir autant que possible ses facultés rationnelles. Il ne doit plus être capable de déceler aucune contradiction dans l’esclavage. L’homme qui en tire bénéfice doit être capable de le convaincre qu’il est naturellement en droit de le faire. Nul besoin de la force ; l’esclave doit apprendre qu’il n’y a pas de Loi supérieure à la volonté de son maître. La relation [maître-esclave] ne doit pas viser seulement à démontrer à l’esclave combien elle est nécessaire, mais aussi sa légitimité absolue.
 [3]

Comme l’avaient compris les wobblies, amener les esclaves salariés à réfléchir et à penser de manière critique est le premier pas révolutionnaire, ce qui leur permet d’élargir leurs perspectives morales et intellectuelles, leur conférant ainsi une plus grande conscience des choses, qui à son tour affermira leur confiance dans leurs capacités à se libérer eux-mêmes et à transformer la société entière. En ce sens, les IWW approuveraient absolument Rosa Luxemburg, pour qui la « tâche immédiate » des révolutionnaires est « la libération spirituelle du prolétariat de la tutelle de la bourgeoisie ». Dans la guérilla des wobblies contre les « pilotes du ciel », leurs armes principales n’étaient jamais la théorie ni la polémique. Ils puisaient plutôt dans l’arsenal rodé du syndicat en jeux de mots, poèmes, paraboles de soapbox, parodies et chansons avant tout. Aucun autre mouvement dans l’histoire des États-Unis n’a autant contribué que les IWW à la « libération spirituelle » du prolétariat.

Notes :

[1Le syndicalisme révolutionnaire aux États-Unis, Larry Portis (éditions Spartacus, [1985] 2003)

[2« The Slavery of Words », The Proletarian, septembre 1927, p. 7

[3F. Douglass, réédition de 1987.



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