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Nicolas Mourer
Bataille pour une insurrection
« L’espoir est le désir mais ouvert à la peur. », Georges Bataille, L’au-delà du sérieux.
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Georges Bataille : malgré la place marginale qu’un tel nom occupe dans le champ de la pensée du XXème siècle, Sartre — et ne parlons même pas d’André Breton [1] — ne se sera pas gêné pour tenter vainement de contrecarrer la révolution mystique que Bataille aura opérée grâce à sa « somme athéologique [2] » dont l’ouvrage pivot est constitué par L’Expérience intérieure publiée en 1943.
Considérée comme le versant philosophique de la pensée de Bataille, cette Expérience est revisitable sous le lustre de la poésie et de la littérature. Il ne s’agit pas simplement d’une théorie héritée d’un nietzschéisme recyclé, mais plutôt d’une poétique fondamentale dont les récits de Bataille constituent la plus belle illustration. Bataille le dit lui-même, en poète : « je ne suis pas un philisophe, mais un saint, peut-être un fou ».
Et Jean-Paul, pape du communisme à la Française, se retrouve soudain à bout d’arguments face à la folie bataillenne et finit par miser sur l’insulte comme seule possibilité de sortir de son incompréhension.

Dans un article intitulé « un nouveau mystique », publié dans Situations I, et qui s’adresse autant à l’auteur de L’Expérience intérieure qu’à son œuvre elle-même, Jean-Paul Sartre voit en Bataille un « fou » (c’est vrai) victime d’« exhibitionnisme » (ça l’est moins), le qualifie de « misérable » et de « fiévreux » plongé dans « une pensée totalitaire » qui ne peut être que l’œuvre d’un « homme antipathique » ayant sombré « dans les profondeurs abyssales de l’abjection ». Rien que ça. L’article s’achève de façon minable sur un conseil aussi méprisant pour Bataille que pour la tradition freudienne : il lui recommande d’entamer une psychanalyse. Autant dire que les grimaces littéraires de Sartre justifient le mot doux de Céline qui l’appelait l’« agité du bocal ».

Et quand bien même Sartre aurait choisi des étiquettes plus nobles et plus conformes à l’exigence de pensée qu’il s’imposait, la littérature de Bataille aurait épuisé les mots par lesquels un si mesquin personnage eût cherché à la détruire : irreligieuse, scandalisante, nihiliste, nietzschéenne, débauchée, sadique, angoissée. Ce lexique, souvent repris par une critique en manque de cases, codifie la pensée de Bataille dans un domaine de réflexion hors duquel elle deviendrait stérile. Ces qualificatifs, loin d’être inexacts, ne permettent cependant pas de concevoir autre chose que ce qu’ils circonscrivent : telle se révèle la misère fasciste de l’adjectif qui limite le nom et le concept qu’il désigne.

Hypothèse largement partagée : si écrire est acte d’insoumission, de subversion, de transgression (comme il faudrait s’attarder sur ces mots là aussi !), Bataille fait figure d’ovni tant son refus assume de ne pas s’apparenter à l’idée sartrienne de projet : projet existentiel, sociétal. Chez Bataille ? Pas de projet du tout. La niaiserie humaniste de l’homme accompli ne fait pas partie de la sphère bataillenne. De Sartre à Bataille, le glissement est net : ce n’est plus l’intention mais la pulsion qui compte ; ce n’est pas le projet, mais le sacrifice. L’important, c’est l’érotisme dans l’abandon de soi et non l’intégration de l’historique dans le sujet. C’est sans doute à partir de cette distinction que l’on peut comprendre l’énervement de Sartre face à Bataille : celui-là n’a jamais pu envisager l’insurrection autrement qu’en termes historiques, politiques, disciplines auxquelles se réduit toute sa philosophie, sèche. Quant à Bataille, l’insurrection est affaire d’extase, de ravissement. Bataille n’est pas un philosophe, répétons-le. Considérons-le donc définitivement comme un poète et savourons la chance de ne pas tout comprendre sans adopter la posture de l’amateur d’hermétisme. Et s’il y a un Georges Bataille politique, il est indissociable de ce que Sarte n’a jamais pu être : un poète.

S’insurger : pourquoi choisir Bataille pour nous rendre sensible à ce verbe tourmenté par une surcharge romantique ? Nous ne saisirons pas le tréfonds de la pensée de Bataille et de L’Expérience intérieure en un article de novice (qui oserait ?), mais nous pourrons au moins nous nourrir des forces qu’elle insuffle à la lutte, cette insurrection qui constitue l’expérience limite de notre quotidien. Nous choisissons Bataille parce qu’il s’écarte de l’idéalisme infantile (« un autre monde est possible ») qui veut épargner le mouvement insurrectionnel de toute souffrance en le réduisant à une simple éventualité. Non, disons le clairement : il faut souffrir pour être égaux. Et s’il doit y avoir une fête dans le soulèvement, elle sera tragique. Le mythe de l’insurgé heureux est un anxiolytique placebo inventé par une tradition littéraire obsédée par la fondation joyeuse d’un monde nouveau. Il pose la question de l’existence tolérable ou non des réalités qui nous entourent sur le mode héroïque, au lieu de se demander ce qu’il y aurait ici ou là d’impératif pour franchir les limites de ce qui nous est acceptable.

L’insurrection débute dans l’excès et la violence, celui qui nous engloutit dans la démesure, celle que l’on subit. L’insurrection commence par une remise en question intégrale du sujet afin de se mettre en face, sans tricher, de sa propre douleur. L’indignation doit alors être fulgurante et initier au désœuvrement. Il faut savoir se briser, se cabrer, se dérober à toute forme de connaissance objective, accueillir l’angoisse au fond de nous-mêmes, se mettre définitivement à nu et accepter de s’effondrer. Il n’y a plus de questions à se poser ni de réponses à trouver ; le mouvement insurrectionnel repose en premier lieu sur une contestation fondamentale : le refus de toute opération intellectuelle. Ce mouvement vers le négatif le plus profond ne cherche plus aucune justification ; il s’agit d’un « non » catégorique sorti du marais de notre précarité. C’est une expérience du renoncement absolu dans lequel la logique se dissout au profit du sensible : j’accueille en moi une part excessive du délabrement anonyme. C’est une rupture avec la familiarité, une excursion de l’être dans la forêt de l’inconnu, au nom de la peur, du don de soi à l’obscurité, dans une angoisse suraiguë, proche de la mort.

Supprimer la douleur ne sert donc à rien, c’est au contraire la dramatisation de l’existence qui doit nous conduire à engager ce rabelaisianisme noir qu’est l’insurrection. Dépensière d’énergie en commun, désintéressée et gratuite, elle ne se révèle pas regardante sur la fatigue extrême qu’elle provoque. L’économie ne fait pas partie de ses moyens. Elle n’existe que dans l’épuisement le plus complet qui naît d’un perpétuel arrachement à ce qui fut, un affranchissement de toutes les servitudes. Elle met en friction jouissance et douleur dans un rapport érotique désespéré, l’ivresse mélancolique d’être ensemble dans un espoir incertain, peut-être même celui du pire. L’insurrection représente alors cet état d’extase extrême qui ignore l’indigence du bonheur, le dépasse en somme, et éjecte tout cadre de référence, tout principe rassurant : la morale, le dogme, l’esthétique, la raison volent en éclat dans l’opération de rupture en commun que représente l’insurrection. Elle est ivresse car guidée par l’inconnu, détruisant toute forme sage de désir qui lui, a un objet. « Le désir nous réduit à l’inconsistance » nous rappelle outrageusement Bataille dans Ma Mère [3]. L’insurrection, elle, est jouissance car guidée par une pulsion universelle, au-delà de tout ce qui peut encore être communicable, désirable. Il faut abolir, un point c’est tout, et sentir que l’on se dépasse dans la limite même de cette pure et simple abolition. La révélation qu’apporte le mouvement insurrectionnel est donc immédiate et assume dans le présent toute sa singularité : son propre dépassement est contenu en elle-même. L’utopie de cette action totale s’oppose alors à la transcendance. En effet, dans l’insurrection « le ravissement n’est pas une fenêtre sur le dehors, sur l’au-delà, mais un miroir. [4] »

S’insurger, répétons-le, c’est faire face à ce qui nous est dérobé, et faisant soudain partie de la communauté qui vit ce supplice (celle des démunis ?), il y a comme un pinacle sur lequel nous nous élevons dans l’effort de l’opposition. Là commence la souveraineté [5] de l’être insurgé qui est le contraire de l’humilité chrétienne imbécile. Celle-ci n’est œuvre que de soumission à un Tout qu’il s’agirait « singement » de mimer (enfantement, mariage, sentiment d’accomplissement). Or, il faut être exclu de tout pour être en (dé)mesure d’abolir le pouvoir, de s’insurger. Dans cette mise au banc de touche, sentir alors la dérision, la bonne grande dérision qui est la manifestation autant que le désarmement de sa propre peur, et s’abandonner dans le rire vaniteux de l’extase.

Rejoignant Bataille dans cette étrangeté, l’insurrection suppose donc d’être capable de déréliction, d’épuisement, d’insatisfaction, d’horreur, d’une sortie paniquée hors de l’existence qui nous asservit tout en sentant que le soulèvement est double : c’est le nôtre et celui que nous provoquons ; c’est la vague et ce qu’elle charrie ; c’est excéder les conditions communes de nos vies ; c’est sortir de l’Histoire tout en refusant l’approche hédoniste du mythe qui n’existe pas. C’est dire : il y aura peut-être une autre réalité que tragiquement nous ferons ensemble naître, même si elle nous a toujours semblé impossible.

L’insurrection, c’est l’inconnu qui prend sa place dans le devenir, la mise en procès de ce qui est quotidien par un acte excessif, un jugement qui prend corps, un retour à l’état sauvage dans un déchaînement massif de la communauté contre la permanence rassurante des mœurs, un travail de rature sur la banalité, un démantèlement des repères, un assentiment donné au scandale unanime.

Nous ne sommes qu’inachevé, il n’y a pas de sol ferme où tout repose, aucune circularité du savoir n’est à prendre au pied de la lettre, nous pouvons encore nous asservir à ce qui raisonne, mais ce sera mettre au tombeau chaque rêve possible, il n’y a qu’une bataille : « tout renverser, de toute nécessité tout renverser [6] », et, extasiés, s’insurger.

Puis au loin :

Mon cœur te crache étoile

Incomparable angoisse

Je me ris mais j’ai froid [7]

Notes :

[1« Je comprends l’horreur que Breton eut de moi. Ne l’avais-je pas voulu ? Et n’étais-je pas vraiment un obsédé ? » Georges Bataille, Œuvres Complètes, Tome VIII, Le Surréalisme au jour le jour, p.179, Gallimard, Paris.

[2Le titre se réfère à « La Somme théologique » de Thomas d’Aquin et regroupe trois ouvrages influencés par Nietzsche, Heidegger et Hegel : L’Expérience intérieure, Le Coupable, Sur Nietzsche.

[3Ma Mère, Georges Bataille, 1966, posthume et inachevé.

[4L’Expérience intérieure, Georges Bataille, 1978, Paris, Gallimard, p. 69.

[5Il faudrait consacrer une réflexion poussée sur la souveraineté chez Georges Bataille. Nous revoyons à l’excellent ouvrage de Bernard Sichère : Pour Bataille, Être, Chance, Souveraineté chez Gallimard.

[6L’expression est de Georges Bataille reprise par Michel Surya dans sa biographie : Georges Bataille, la Mort à l’œuvre, Gallimard, Paris, 1992.

[7L’Impossible, Georges Bataille, Minuit, Paris, 1962, p.175.

P.S. :

Illustrations extraites du film de Christophe Honoré, Ma mère.

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