Bandeau
Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
Vicente Aranda : « L’importance de témoigner pour son temps. » (4)
logo imprimer

Larry Portis : Pour revenir à Tirante el Blanco , le film est en fait le récit d’une opportunité perdue de concilier deux cultures ?

Vicente Aranda : Pour moi, c’est quelque chose de plus simple. C’est la réalité : on planifie son avenir, mais c’est la vie qui décide. Dans Tirante en Blanco , une femme voudrait élever le héros au rang d’empereur, mais les événements vont en décider autrement.

Larry Portis : J’ai voulu dire en termes de civilisation. Il me semble qu’il a existé alors une possibilité de forger un lien entre l’islam et la chrétienté.

Vicente Aranda : Je ne pense pas. Il existait plutôt une confrontation forte et innocente ; innocente parce que c’est un monde où règnent des rites, des icônes et personne ne veut le changer, mais au contraire le perpétuer. L’empereur est vieux et il est temps de passer à l’autre génération. Sais-tu comment Constantinople a été prise ? On a oublié de fermer une porte. Et le nom a alors été changé pour Istanbul qui signifie en turc : « ils sont là ».
L’Espagne est un pays paradoxal qui tourne le dos au Portugal et à la France vis-à-vis de laquelle existe un sentiment d’infériorité et le désir de le vaincre. Pour le Portugal, c’est le contraire, les Portugais ont toujours eu l’idée, bien ancrée, que l’Espagne les envahirait un jour. Si rien ne permet une telle hypothèse, objectivement cette invasion se produit à présent par le canal des banques.
J’ignore pourquoi, mais tout ce que l’on redoute finit par arriver. Les États-Unis vivent depuis longtemps dans la peur d’une invasion par les rats, les crocodiles ou je ne sais quoi… Et, en fait, c’est ce qui se produit actuellement.

Christiane Passevant : Dans tous vos films, il y a la question du pouvoir — le pouvoir et l’ordre. Est-ce volontaire ?

Vicente Aranda : Je ne sais pas car je n’ai pas de notions très claires à propos du pouvoir et de l’ordre.

Christiane Passevant : De la part d’un anarchiste, c’est difficile à croire.

Vicente Aranda : Je ne suis pas anarchiste. Ma famille est anarchiste et j’ai cru être né dans une maison de fous. Chez moi, il y avait des livres qui racontaient qu’on allait au marché et que l’on prenait ce dont on avait besoin, que l’argent n’était pas nécessaire. Je pensais qu’ils étaient fous. C’est quelque chose que j’ai tenté de montrer dans Libertarias et qui n’a pas toujours été compris. Ce monde était passionnant, les gens étaient près à mourir pour défendre leurs idées et changer le monde. Peut-être cette utopie était-elle impossible, mais ils étaient décidés à changer le monde et prêts à donner leur vie pour cela. Il est évident que cela est lié à la morale. Le problème n’est pas ici l’ordre et le pouvoir, mais l’individuel et le collectif. Je suis surpris parfois quand je découvre que la loi de la majorité, par exemple lorsque les résultats électoraux donnent raison au plus grand nombre. Moi qui suis individualiste cela me dérange, mais c’est une réalité.

Christiane Passevant : Dans La Mirada del otro et La Pasion turca, peut-on parler de liberté pour les deux personnages féminins ou plutôt d’aliénation ?

Vicente Aranda : Dans La Pasion turca , il s’agit d’une femme qui ne vit pas sa sexualité et la découvre brusquement ainsi que son corps. Dans La Mirada del otro , la situation est bien plus complexe. C’est une femme qui a un problème d’amour, ce qui peut arriver à n’importe qui. Les racines de cette situation s’entremêlent entre son corps et son esprit. C’est beaucoup plus complexe : l’amour doit-il être partagé ou bien doit-on donner sans l’attente de recevoir ? Le personnage de La Mirada del otro découvre que la maternité fait aussi partie de la sexualité. L’unique manière de suspendre la guerre des sexes et la préoccupation de son corps est d’avoir un enfant à qui l’on donne sans attendre de recevoir. Cela se passe en effet dans la relation maternelle ou paternelle. D’autres facteurs interviennent également dans ce film et là apparaît à nouveau le didactisme.

Il se trouve que je vis avec une femme qui a trente ans de moins que moi. Teresa avait 20 ans quand nous avons commencé une relation et son monde était plus présent que le mien dans notre vie. Le monde de Teresa [1] était constitué de femmes de sa génération et ses amies prenaient toutes la pilule. On leur avait dit que dès qu’elles arrêteraient de la prendre, elles seraient enceintes. Or, vers le milieu de la trentaine, elles ont pensé que c’était la dernière opportunité pour avoir un enfant et ont cessé de prendre la pilule. Mais aucune ne s’est retrouvée enceinte. Alors a commencé toute une série de tentatives, notamment leurs compagnons apportaient leur sperme à une clinique. Il est difficile d’imaginer à quel point ces situations étaient dramatiques. Je me souviens du cas où l’homme, qui devait se masturber pour donner son sperme, a déclaré qu’il se s’était jamais masturbé et ignorait comment s’y prendre. J’ai inclus cette anecdote dans La Mirada del otro où l’on demande au personnage féminin, la nuit du jour de l’an, d’aider un homme à se masturber pour récupérer son sperme. Cela a été très mal perçu quand le film est sorti. Le film n’a presque pas été diffusé et je suis très étonné qu’il soit projeté pendant le festival de Montpellier.

Christiane Passevant : Il a été interdit ?

Vicente Aranda : Non, ce n’est pas, à proprement dit, une interdiction, cependant une amie qui a voulu montrer le film en province s’est vue réclamer 3000 euros pour une projection. J’ai donc proposé à cette amie de projeter gratuitement un autre film qui m’appartienne. C’est pour cette raison que j’interprète cela comme une interdiction. Le film est resté très peu de temps dans les salles malgré le fait que la fréquentation du public.

Christiane Passevant : On peut le trouver en DVD ?

Vicente Aranda : Non. Et pourtant, lors d’un un vote sur Internet, La Mirada del otro est arrivé en seconde position de ma filmographie. C’est étrange car je pense que quasiment personne n’a vu le film.

Christiane Passevant : On vous a présenté à Montpellier comme l’un des meilleurs cinéastes pour adapter les romans.

Vicente Aranda : Un producteur ne dit pas oui à un film si l’idée ne vient pas de lui. Il est facile pour lui de sortir un roman d’un tiroir, mais ensuite je suis libre.

Christiane Passevant : Qui choisit le roman ?

Vicente Aranda : Cela dépend. Pour le dernier roman, c’est le producteur qui me l’a proposé alors que j’allais le voir pour des films que nous avions faits ensemble. Je lui ai demandé de me raconter l’histoire et j’ai interprété celle-ci. J’ai donc fait mon film, et ensuite j’ai lu le roman qui est différent. Ce n’est pas la même histoire. J’ai creusé l’idée de départ lors de notre entrevue. Pour moi cela revient au même de travailler à partir d’une idée, d’un roman, d’un argument… C’est la même chose. Je ne sais pas s’il se passe la même chose en France, mais en Espagne quand un film est adapté d’un roman, les critiques le connaissent généralement et à partir de là, ils font des comparaisons pour savoir ce qui est le plus intéressant, du roman ou de l’adaptation cinématographique.

Christiane Passevant : En France c’est presque un handicap pour le film.

Vicente Aranda : Aux États-Unis, 90 % des films sont des adaptations et personne ne s’en préoccupe.

Larry Portis : Aux États-Unis, les gens ne lisent pas.

Vicente Aranda : Je ne sais pas, mais j’ai pu constater que personne ne se préoccupe de savoir si le film est l’adaptation d’un roman alors qu’en Espagne, comme en France, ce sont toujours des comparaisons entre l’œuvre littéraire initiale et l’adaptation cinématographique. Le public est cependant différent dès que l’on passe la frontière. En France, le public analyse et nuance ses critiques alors qu’en Espagne, le public semble ne pas savoir analyser. Lors de la projection de Tiempo de silencio  [2], à Perpignan, l’on m’a posé des questions sur la scène des chats que personne n’avait remarquée en Espagne.

Pour Libertarias  [3], c’était encore plus remarquable. Quand la religieuse fait la lecture de textes de l’évangile entremêlés de textes classiques libertaires, personne ne l’a remarqué, ce qui révèle un phénomène invraisemblable d’absence de mémoire et un manque tragique de culture. Le film relate l’histoire d’une religieuse qui passe d’une communauté chrétienne à une communauté de femmes libertaires sans voir les différences. Qu’il n’y ait pas de réactions de la part du public ne m’étonne guère, mais que les critiques cinématographiques ne sachent pas décrypter ce genre de choses ou bien ne prennent pas le temps de s’y intéresser pour dépasser la simple critique cinématographique, me paraît catastrophique.

Christiane Passevant : En ce qui concerne Los Jinetes del alba [4], était-ce un film de commande ? Et le didactisme a-t-il joué un rôle dans ces épisodes qui recouvrent une partie très importante de l’histoire espagnole ?

Vicente Aranda : Oui, c’était une demande de Pilar Miro [5] qui voulait aider l’auteur du roman, très malade. Je n’aimais pas le roman et j’ai d’abord voulu refuser le film. Pendant six mois, j’ai quitté la maison en disant à Teresa que j’allais refuser le film et, ensuite, je disais oui à Pilar. Le problème fondamental résidait dans le fait que le roman me paraissait manquer de matériel suffisant pour les trois chapitres que Pilar désirait dans la réalisation. Ces trois chapitres correspondaient, je pense, au choix du romancier. Finalement, après avoir travaillé et réécrit le script avec Joaquin Jorda, nous sommes arrivés à quatre chapitres et, quand nous avons commencé à filmer, il en est sorti cinq.
Je reviens là au didactisme. Je me suis rendu compte que l’origine de la guerre civile est dans la révolte des Asturies. C’était une guerre civile en réduction. Certains préfèrent cette vision de la lutte et de la guerre civile.

Christiane Passevant : Comment les épisodes de Los Jinetes del alba ont été reçus en Espagne ?

Vicente Aranda : Difficile à dire. C’était diffusé à la télévision, mais je crois que le film a eu une certaine audience. Le film est sorti en 1990 avec un budget de l’équivalent de trois millions d’euros. Un incident s’est produit lors du tournage au Portugal, une fièvre a décimé les troupeaux de chevaux et une loi internationale interdit le déplacement des chevaux dans une telle situation. Il a donc fallu réécrire le scénario et c’est ainsi que nous sommes arrivés à cinq épisodes. Le film a gagné le premier prix dans un festival international pour les films de télévision, à Cannes. Ce prix, basé sur des échanges avec les autres télévisions, était très intéressant pour la télévision espagnole. Le tournage a été agréable et rapide. Maintenant, il faut dix semaines de tournage pour ce qui prenait six semaines auparavant. J’aime bien que cela se fasse rapidement car je travaille tout le temps.

Christiane Passevant : Vous avez parlé de votre dernier film qui est en post production ?

Vicente Aranda : Nous avons déjà vu la copie standard.

Christiane Passevant : Et les autres projets ?

Vicente Aranda : J’en ai plusieurs. Un Dracula, un film fantastique — Luna calliente —, un thriller, deux projets sur la guerre civile, et d’autres films encore. Comme je l’ai dit, je travaille tout le temps.

À cet entretien et à la table ronde ont participé Jérémi Bernède, Christiane Passevant, Larry Portis, Henri Talvat.
Marie Talvat en a assuré la traduction.

Transcription, notes et présentation de CP.

Notes :

[1Teresa Font est monteuse de ses films depuis le milieu des années 1980.

[2Tiempo de silencio (1986). Adaptation fidèle du roman de Martin Santos qui, en 1962, marqua un tournant dans la littérature espagnole. Analyse de la société espagnole du début des années 1940, de l’oppression et de l’enfermement. Une des peintures les plus sombres du franquisme.

[3Libertarias (1996). Les héroïnes du film font partie des Mujeres libres, Aranda met en scène l’utopie en pratique.

[4Los Jinetes del alba (Les Cavaliers de l’aube — 1990 – 5 épisodes de 50 mn) de Vicente Aranda - Scénario : Joaquim Jorda, Vicente Aranda - Image : Juan Amorós - Décor : Josep Rosell Palau - Montage : Teresa Font - Musique : José Nieto - Son : Jim Willis - Interprétation : Victoria Abril, Jorge Sanz, Maribel Verdú, Gloria Muñoz, Graciela Borges, Claudia Gravi, Antonio Iranzo.
« Dans les Asturies conflictuelles des années trente, le "Balneario de Las Caldas" se transforme en un centre estival pour les classes aisées pendant que, dans le peuple, l’agitation révolutionnaire se fait sentir avec de plus en plus de force. Plusieurs femmes aux relations passionnelles dirigent l’établissement thermal. L’arrivée de Martin, un garçon aux idées libertaires, va bouleverser les relations entre les femmes du Balneario qui tombent amoureuses de lui. L’éclatement de la Révolution d’octobre (1934) va changer la vie de tous. Fuite à Oviedo, changement de direction de l’établissement puis avec l’éclatement de la guerre civile, son occupation par les miliciens. Le film se termine par l’entrée des troupes franquistes à Oviedo. » (Cinemed)

[5Pilar Miro (1940-1997) réalisa Le Crime de Cuenca (1979) qui fit scandale, assura la Direction Générale du Cinéma espagnol et fut l’auteure d’un loi portant son nom, qui mit en place un système d’avance sur recettes. Elle fut ensuite Directrice de la Télévision espagnole.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.47