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Divergences, Revue libertaire internationale en ligne
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Léonore Litschgi
Leila
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Recroquevillée sur une chaise, dans la salle d’attente du laboratoire, Leïla tremble et sa mère le remarque.
Qu’est-ce que tu as, ma fille, tu as froid, tu es fatiguée ?
Oui Maman…
De toutes façons, elle ne dira rien, sauf ce « Oui Maman » qui temporairement clôt leur brève conversation.
La porte s’ouvre, c’est son tour.
Venez, mademoiselle.
Sa mère s’est levée aussi, mais la femme en blouse blanche lui demande d’attendre, d’ailleurs ce ne sera pas long.
Mais vous comprenez, elles est si jeune, et puis elle est encore… dit sa mère en chuchotant, et la voilà assise dans la salle d’examen.
Leïla obéit aux ordres de la femme en blanc, donnés d’une voix douce et neutre.
Enlevez votre jean et votre slip, allongez-vous sur la table, très bien, mettez les pieds sur les étriers, voilà, descendez un peu les fesses, c’est parfait. Ne craignez rien, cela ne fait pas mal.
Leïla continue de frissonner, et se raidit au passage du spéculum et de la tige qui pénètre dans son vagin, tourne, gratte et ressort. Le spéculum est retiré, et la même voix douce et neutre continue :
C’est fini, vous pouvez vous rhabiller, le résultat dans huit jours.
Huit jours ? interroge la mère.
C’est le temps nécessaire pour trouver le germe de l’infection, s’il y en a une. Ne vous inquiétez pas, cela se soigne très bien, pris à temps.

Deux jours auparavant, Leïla a été emmenée par sa mère chez le médecin du quartier, expliquant que la jeune fille tachait ses culottes en dehors des règles. Le docteur s’est étonné que la mère inspecte ainsi les slips d’une adolescente majeure, puis a tenté d’interroger Leïla, mais sa mère répondait aussitôt à sa place, et Leïla a renoncé. Devant l’insistance de la mère, un examen gynécologique a été prescrit.

Les huit jours sont passés, et Leïla n’est pas autorisée à aller seule chercher le résultat. Seulement, une fois l’enveloppe ouverte, la mère est très embarrassée. Elle se débrouille bien pour les papiers courants, lit les gros titres des journaux – le reste, elle n’en aurait pas le temps – mais là, sur la feuille donnée par le laboratoire, c’est du charabia. Il faut donc passer par l’intéressée elle-même, car il n’est pas question de mêler à cette affaire les hommes, père et frères, ni les enfants plus jeunes.

Leïla commence à lire, avec une extrême appréhension qu’elle tente de cacher.
Examen gynécologique pratiqué sur la jeune Leïla R… âgée de 18 ans et demi. Etat cytologique normal, absence de germes … etc.
Alors, qu’est-ce qu’ils disent ?
Tout est normal, Maman.
Bon, mais dis-moi tout ce qui est écrit.
Leila recommence sa lecture, intégrale cette fois, jusqu’à la date et la signature.
Mais voyons, ils ne disent pas que tu es vierge ?
Alors c’était pour ça que tu m’as emmenée là-bas, c’était pour ça, cette histoire de culottes !
Non, ma fille, mais je voulais savoir, tu comprends, tu ne dis jamais rien, si tu avais fait une bêtise…
C’est méchant Maman, tu ne peux pas savoir ce que ça m’a fait, cet examen…

La mère s’excuse, prend sa fille dans ses bras, elle l’aime, c’était pour son bien, elle est responsable de ses enfants, surtout des filles, et si Leïla avait fait une bêtise, elle ne serait pas grondée, et il vaudrait mieux le dire, parce qu’il y a des médecins qui arrangent ça pour le mariage…
Leïla se dégage, court s’enfermer dans sa chambre, et pleure amèrement.

Il y a deux mois, son cousin Abdel l’a raccompagnée en voiture après une fête. Elle ne voulait pas, mais il était plus fort, et elle a eu peur de ce qui arriverait si elle lui résistait. Il s’est retiré avant d’éjaculer. Il lui a dit qu’il était fou d’elle, qu’il la demanderait en mariage. Elle a attendu ses règles avec angoisse, et lorsqu’elle a commencé à avoir mal dans le bas-ventre, comme chaque mois, elle a accueilli avec soulagement cette douleur qui habituellement la déprimait.
Evidemment, elle n’a rien dit, rien laissé paraître. Elle a évité de se retrouver seule avec Abdel.
Mais à l’avenir, comment cacher ses culottes et préserver son intimité ? Il lui faudrait s’arracher à sa famille, blesser ses parents, ne plus voir grandir ses frères et sœurs plus jeunes, affronter la solitude. Et puis gagner sa vie, trouver un hébergement. Avant cet accident, il lui arrivait d’y songer, pour repousser, de moins en moins vite il est vrai, cette éventualité si fascinante et terrible à la fois.
Chaque soir, avant de s’endormir, elle pense à ce départ. Quel moment choisir. Où aller, comment brouiller les pistes, pour ne pas être retrouvée. Evidemment, il y a un moyen, radical, de disparaître. Depuis l’adolescence elle y songe de temps en temps, et l’écarte. Cela ferait trop de peine à sa famille. Et puis pourquoi ? Mais…

Une fin d’après-midi, Leïla n’est pas allée chercher les plus jeunes à l’école, alors qu’elle-même quittait assez tôt le lycée. Tout le monde s’est inquiété très vite. La police a accepté la requête de recherche dans l’intérêt des familles, la photo de la jeune fille a été diffusée largement. Leïla n’a jamais reparu.

Léonore Litschgi
Mars 2008




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