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Le cinéma algérien des femmes : L’Envers du miroir (2)
Nadia Cherabi (Algérie, 2007)
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Christiane Passevant : L’hésitation de Kamel, lorsqu’il se retrouve seul avec le bébé devant le commissariat, est à la fois tendue et cruelle pour lui qui revit en quelque sorte le choc du rejet de la mère, des parents. Finalement sa décision de garder l’enfant est infléchie par l’abandon qu’il a lui-même subi ? Le choc de l’abandon se reproduit pour un enfant dont il est l’involontaire dépositaire.

Nadia Cherabi : Je voulais montrer qu’il existe dans la vie des similitudes de destins, sans cependant l’accentuer. On rencontre parfois des situations qui relèvent de l’immanent, on croise quelqu’un… Cela relève du destin, du hasard et c’est étonnant. Au cinéma, on dit que c’est un peu tiré par les cheveux, mais en regardant sa propre expérience, on constate des faits semblables, inattendus, des hasards. Dans le film, quand Kamel hésite, on comprend petit à petit que c’est son histoire personnelle qui remonte à la surface, même s’il n’y a pas songé à l’instant de la décision.
La majorité des personnes dans ce type de situation aurait laissé le bébé au commissariat, même en venant par la suite prendre des nouvelles. Mais pour Kamel, c’est sa propre histoire qui recommence. Son autre métier, dépanneur, est allégorique pour moi. En fait c’est lui qui est en panne.
Qui et quels événements vont lui permettre de reconstruire sa vie ?
Au début du film, on voit sa voisine qui lui lance un regard tendre, mais il est incapable d’y répondre. Si j’avais eu plus de temps, j’aurais développé cet aspect de la panne affective.

Larry Portis : C’est aussi un problème de panne sociale qui est sous-jacent dans cette histoire. Il y a de votre part de nombreux desseins. Vous avez construit un modèle de comportement, un modèle émotionnel, un modèle d’amour qui répond à cette panne sociale. Votre démarche semble très moraliste, dans le sens positif.

Nadia Cherabi : Effectivement, je voulais que cette construction soit comme un conte moderne, avec une morale, avec un dénouement, un côté merveilleux aussi. Chaque fois que j’écrivais une séquence, je ressentais comme une responsabilité par rapport aux enfants abandonnés et aux personnes qui ont vécu ce type de situation. Je faisais attention à chaque terme parce qu’il y a beaucoup de cas semblables en Algérie.
De même, on voit très peu le bébé, car je le voulais en dehors de l’intrigue. Il ne fallait pas qu’il perçoive des mots durs ou des attitudes ; sa mère le rejette, elle ne veut pas du bébé qui lui rappelle ce qui est arrivé.

LP : Je n’ai pas ressenti ce rejet, mais plutôt une impossibilité de la mère à assumer son enfant.

Nadia Cherabi : Je ne voulais pas non plus ce rejet et que ce sentiment transparaisse.
En Algérie, le film algérien représente en quelque sorte la société algérienne. C’est un phénomène d’identification qui, sans doute, est exagéré, mais qui existe. Il faudrait beaucoup de films, et les diversifier, pour que le public algérien prenne du recul face à sa production cinématographique.

CP : Dans ce film, on l’a déjà dit, vous abordez une quantité de thèmes qui tournent évidemment autour des femmes et du code de la famille auquel est lié, notamment, le problème d’abandon des enfants, mais aussi celui des mères célibataires qui ne peuvent pas assumer l’éducation d’un enfant. Car au début du film, la jeune mère est chassée par sa propre mère qui lui reproche d’avoir eu un enfant hors du mariage et on ignore qui est le père biologique. Il y a également la « panne » affective de Kamel qui ignore tout de ses parents, ce qui conditionne sa vie d’homme. Et enfin, il y a le problème de la prostitution qui semble une fatalité pour ces jeunes femmes qui ne bénéficient d’aucune aide. Donc encore une fois, c’est le problème de l’abandon auquel les institutions n’apportent aucune réponse. Il faut ajouter à tout cela le problème du manque de logement dans les grandes villes algériennes. Avez-vous, consciemment ou inconsciemment avec ce film, fait acte de militance ?

Nadia Cherabi : En réalité, j’ai l’impression de poursuivre un militantisme que j’avais commencé à la fin de mes études universitaires, à Alger. J’ai longtemps milité dans des associations de femmes avec beaucoup d’enthousiasme et cela m’a permis de nombreuses découvertes. Je suis d’ailleurs toujours proche de cette énergie dont je me suis nourrie dans le milieu associatif et dans le mouvement des femmes en Algérie. Je n’ai pas eu la possibilité de continuer dans le milieu associatif car c’est très prenant. Pendant des années, je ne travaillais pas, je ne faisais que ça. Cela prenait tout mon temps et je me suis dit qu’il fallait que j’exerce mon métier pour faire des films et parler des problèmes de la société.

J’ai commencé mon travail en tant que documentariste. J’ai réalisé des documentaires et je me rattache à cette école. Je n’ai pas fait de films directement militants, je voulais faire des films dans une forme inédite. J’ai commencé une série sur les Algériennes, co-réalisée avec Malek Laggoune et intitulée Algériennes, avec des portraits de femmes. Les premiers portraits étaient sur les femmes qui pratiquent la pêche en Algérie. Elles sont peu nombreuses, mais admirables. Elles font ce métier de façon ordinaire et spectaculaire, elles sortent en mer, affrontent la nature et nourrissent ainsi leur famille. C’était notre premier documentaire.

J’ai toujours voulu « lever le voile » sur des choses inattendues. Le second portrait, également co-réalisé avec Malek Laggoune, est celui d’une jeune Algérienne, noire, qui appartient à une confrérie religieuse très connue en Algérie — la Tijania — qui a contribué à l’extension de l’Islam en Afrique noire, et compte des millions d’adeptes. En Algérie, les confréries religieuses sont souterraines, elles n’apparaissent pas, mais constituent les fondements de la société. Elles ont subi de graves déstructurations qui ont laissé la voie ouverte à l’immaîtrisable. Bien avant la colonisation française, depuis des siècles, ces confréries ont été les socles sur lesquels reposait la société. Je suis donc allée à la rencontre de cette confrérie, dans le Sud algérien. Mais plutôt que de parler de cette confrérie religieuse, nous avons voulu faire un documentaire sur l’histoire de cette jeune femme, adepte de la confrérie, de laquelle se dégageait une liberté extraordinaire. Elle avait investi cette liberté et elle l’exprimait à travers les chants religieux. Elle s’était aussi créé un espace personnel en chantant des chansons profanes, du raï, et comme elle l’a dit dans l’interview, elle peut même chanter du Bob Marley. C’était époustouflant.
Ce documentaire, à ma grande surprise, a été primé dans un festival par le diocèse de Milan.
Cette jeune femme parlait aussi de l’intérieur. Ce qui revient dans mon questionnement personnel : comment parler de tout en partant précisément de l’intérieur ? Ensuite, tout paraît plus simple même si cela peut paraître risqué au premier abord.

Notre troisième documentaire n’est pas sur les femmes, c’est une rencontre avec un homme qui a été le président [1] de la première République du Portugal, avant la dictature de Salazar. Il est mort dans les années 1940 et j’ai fait deux ans de recherches dans le cadre de la réalisation du documentaire. Il a démissionné et a abandonné le pouvoir pour s’installer en Algérie où il a vécu une dizaine d’années.
Voilà quelques documentaires faits avant L’Envers du miroir qui est un film que j’ai pratiquement adopté.

Raffaele Cattedra : Le public destinataire dont vous parlez, est-ce le public maghrébin en général ? Pensez-vous que ce film puisse être diffusé au Maroc, en Tunisie, en Lybie ? Le problème de la censure peut-il intervenir pour la distribution de ce film dans le Maghreb ?

Nadia Cherabi : Les cinémas marocain et tunisien ont vraiment pris de l’avance. La cinématographie est extrêmement audacieuse au Maroc. Un très gros effort a été fait, qui est remarquable. En Tunisie, aussi. C’est un changement, il y a eu des années où le cinéma algérien était à la pointe et dominant dans les pays du Maghreb. Cela a été suivi par un long silence, une aphasie terrible… On ne faisait plus de film, on ne pouvait plus parler si ce n’est à travers l’actualité télévisée. Ce furent des années terribles, mais à présent il y a une remontée. Le cinéma algérien a son public en dehors des frontières. Les séries télévisées algériennes sont très regardées puisque c’est le pays du milieu. Les publics maghrébins sont familiarisés avec notre production. Je pense que si au Maroc et en Tunisie se font des choses bien plus audacieuses, L’Envers du miroir ne leur sera pas étranger. Il est d’ailleurs sélectionné au festival de Marrakech (décembre 2007).

J’étais ravie qu’il soit retenu et montré au festival de Montpellier. C’est un pas et cela signifie qu’il est accepté, et donc visible !
(rires)

À cet entretien ont participé Raffaele Cattedra, Christiane Passevant et Larry Portis.

Transcription, notes et photos CP.

Notes :

[1Teixeira Gomes s’est retiré sur une petite île, non loin de Béjaïa, jusqu’à sa mort en 1941.




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