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La propagande par le fait génère de nouvelles perceptions sociales (1)
Larry Portis
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Depuis plus d’un siècle, la terreur en tant que stratégie politique fait bon ménage avec l’évolution de la société et de l’État capitalistes. Les sciences sociales, malgré leur vocation de penser et d’analyser « objectivement » la société, furent étroitement liées à ce phénomène en apportant des réponses à l’aliénation et aux dysfonctionnements sociaux. L’anarchisme symbolise l’un de ces dysfonctionnements, que cela soit dans son refus de l’État ou dans la violence politique de certains groupes ou individus. La création des sciences sociales découle donc en partie d’une certaine vision de la terreur anarchiste des années 1890. Plus récemment, l’étude du terrorisme fut érigée en champ de recherche sociologique avec ses spécialistes et ses revues. D’où cette étrange collusion entre terreur et sociologie officielle qui illustre les aspects d’une société capitaliste en voie d’intégration et issue de la politique de marginalisation des « extrêmes ». Marginalisation dont la manipulation des médias est un des facteurs importants.

Cette relation entre terreur — légitimement ou non associée à l’« anarchisme » — et sociologie amène à revoir la nature de son émergence et ses enjeux à long terme. Si la désorganisation sociale favorisa la naissance de l’anarchisme, la terreur anarchiste de la fin du XIXe siècle provoqua l’émergence d’une science sociale prônant une société plus consensuelle. Dans ce processus, le rôle des médias est tout à fait déterminant en ce qui concerne la terreur, la sociologie et l’opinion publique. Les perceptions sociales et politiques se forment alors entre ces trois pôles, au détriment d’une réflexion plus approfondie sur les problèmes sociaux et sur la nature de la société. Les événements de la fin du XIXe siècle illustrent clairement des modalités encore valables aujourd’hui.

La propagande par le fait, la presse et l’opinion publique

Le 1er mai 1891 marque une étape pour la couverture médiatique des activités anarchistes dans la presse bourgeoise dont le rôle sera par la suite prédominant dans la perception de l’anarchie par l’opinion publique. L’amalgame fait entre théorie anarchiste et « propagande par le fait » [1] est l’une des conséquences de l’information dramatisée par la presse de ce début des années 1890. Classes laborieuses/classes dangereuses devient alors anarchie/terreur anarchiste. Le traitement par la presse bourgeoise des activités anarchistes installe une vision terrifiante et pose la question de la responsabilité de la presse dans la manipulation de l’opinion publique. En effet, pour contrer une théorie défendant la prise de conscience, l’égalité des droits et la justice sociale, l’accusation de dérive terroriste est des plus efficaces.

Le 1er mai 1891, une fusillade entre la police et un groupe d’anarchistes dans le quartier Levallois-Clichy fait la une des journaux. Le 1er mai 1891, jour du massacre de Fourmies, La Justice relate l’explosion d’une bombe placée dans la cave de la demeure du marquis de Trévise, au coin de la rue de Berri et de l’avenue des Champs-Élysées. Les auteurs de l’attentat ne sont pas identifiés, mais le journal n’hésite pas à accuser « des malfaiteurs, des anarchistes, sans doute ». Hypothèse fondée sur l’arrestation, près des Halles, de deux anarchistes collant des affiches la veille de la manifestation du 1er mai.

Ces événements, et leur traitement médiatique, sont largement exploités par la police. La répression se met en place. L’armée et la police quadrillent les quartiers ouvriers et, dans toute la France, les rassemblements sont prohibés avec interdiction d’afficher ou d’appeler à manifester. Les journaux parisiens se font l’écho des mesures prises contre les anarchistes et justifient celles-ci en soulignant le caractère enflammé de leurs revendications. Pour preuve, Le Soleil publie le texte d’une affiche : « Le 1er mai doit être la première journée d’escarmouche de la lutte gigantesque entreprise contre les capitalistes et le prologue du grand drame qui va se jouer bientôt. » La presse décrit la fusillade de Levallois-Clichy, l’explosion des Champs-Élysées et l’arrestation des Halles comme les signes avant-coureurs d’événements plus graves.

La vague de propagande par le fait débute avec les actions de Ravachol et atteint son paroxysme avec l’assassinat du président de la République, Sadi Carnot. Les rumeurs alarmistes circulent. En février 1892, un article du Figaro, intitulé « Le prochain 1er mai » et signé Ch. Chircolle, annonce que des stocks de dynamite ont été dérobés, réveillant « la terreur publique ».

Le 11 mars 1892, une explosion visant la demeure d’un magistrat, Edmond Benoît, a lieu au 136, boulevard Saint-Germain. Il avait présidé un procès au cours duquel plusieurs anarchistes avaient été condamnés. L’explosion fait un blessé, mais le magistrat est indemne. Quatre jours plus tard, une bombe explose derrière l’Hôtel de ville, dans la caserne Lobau. Le 16 mars, on peut lire dans Le Matin : « L’explosion de la caserne Lobau a fait hier, dans Paris, l’objet de toutes les conversations et chacun exprimait ses craintes de l’avenir peu gai que les anarchistes réservent à notre société [2]. » La police renforce les moyens de sécurité autour des points jugés vulnérables, comme la Banque de France et certains édifices publics. Le 27 mars, c’est le 39, rue de Clichy, où habite le substitut Bulot, qui est visé. Le substitut est mêlé à un procès contre des anarchistes. L’immeuble est ravagé et sept personnes sont blessées. La psychose s’installe. Le 29 mars, une fausse alerte à la bombe provoque l’évacuation de l’Opéra [3]. La veille, Émile Ferry écrit dans Le Matin que, ces dernières semaines, cinq attentats ont déjà été commis par les anarchistes.

Ravachol est appréhendé trois jours après l’attentat de l’avenue de Clichy et, jusqu’au 26 avril 1892, date de sa comparution devant la cour d’assises de la Seine, les journaux lui consacrent des articles quotidiens.
Tous les auteurs d’articles estiment que l’arrestation de Ravachol met fin aux attentats. Mais, le 25 avril, une bombe rase le restaurant Véry, faisant deux victimes boulevard de Magenta, où Ravachol — reconnu par l’un des serveurs — a été arrêté. Le même jour, un commis d’octroi découvre une bombe dans son bureau, place de la Nation. Plusieurs articles font état du vol d’explosifs à Monsteries et de la découverte de dynamite sur une route, près de Saint-Étienne.

On mentionne également l’arrestation de deux anarchistes à Levallois-Perret alors qu’ils distribuent des tracts en criant « À bas les bourgeois ! À bas la patrie ! Vive l’anarchie ! » D’autres anarchistes sont arrêtés à Rennes, à Alès et à Marseille. Le 28 avril, La République française précise, dans un article, que plusieurs arrestations d’anarchistes ont également eu lieu à Paris, au Havre, à Roubaix, à Arras et à Laon, ainsi que la saisie de bombes à Paris et à Lyon. Dans les jours qui suivent, les arrestations se multiplient. Les articles se font plus rares jusqu’à l’exécution de Ravachol, le 11 juillet 1892, mais ils reprennent ensuite de plus belle. En août, un ouvrier anarchiste tire sur son patron à Villars. Le fait est monté en épingle dans la presse comme preuve du danger anarchiste.

Pendant trois ans, entre 1891 et 1894, il est impossible de feuilleter un journal sans lire un article traitant du phénomène anarchiste. Outre les éditoriaux et les informations sur les arrestations et les attentats, sont publiés des interviews et des portraits des théoriciens anarchistes.

Le 6 novembre 1892, une bombe explose au commissariat de la rue des Bons-Enfants, faisant six victimes. Le 13 novembre, Léon-Jules Leauthier poignarde l’ambassadeur de Serbie en France près de l’avenue de l’Opéra. L’ambassadeur en réchappe, mais la psychose monte d’un cran avec, deux jours plus tard, la tentative de destruction de l’Hôtel de la Division, à Marseille.

Un mois plus tard, le 9 décembre 1893, Auguste Vaillant lance un engin explosif au milieu de l’Assemblée nationale, blessant plusieurs députés. Immédiatement arrêté, Vaillant est jugé et exécuté en un temps record, le 5 février 1894. Le Matin du 10 décembre souligne le caractère exceptionnel de l’événement, évoque l’horreur suscitée dans l’opinion publique et l’obligation de « répression immédiate et sans merci pour tous les prêcheurs de haine sociale, pour tous les professeurs de crime public ». Commence alors une période intense de propagande par le fait dont l’objectif est la mobilisation des travailleurs. Le 8 décembre 1893, certains avaient défilé sur le boulevard de Belleville au cri de « Vive l’anarchie ! » [4].

Les lois scélérates [5] votées pour réprimer l’anarchisme vont permettre à la police de harceler et de surveiller étroitement les anarchistes et leurs sympathisants. En janvier 1894, 85 mandats de perquisition sont délivrés pour 29 arrestations. Les nouvelles lois ne sont pas rétroactives et les investigations s’avèrent pour la plupart caduques [6].

Le 12 février, Émile Henry jette une bombe de sa fabrication dans le café du Terminus, près de la gare Saint-Lazare. Bilan : un mort et de nombreux blessés. La terreur engendrée par le caractère aveugle de l’attentat se lit dans toute la presse. Le Soleil : « L’impression produite dans Paris par ce lâche attentat a été des plus grandes. En apprenant que vingt de nos concitoyens […] avaient été plus ou moins gravement atteints par un fou criminel. » L’anarchisme occupe alors les pages de tous les journaux. Le 15 février, La République française relate l’arrestation à Paris d’un présumé anarchiste impliqué dans l’attentat du Liceo de Barcelone, l’insoumission de deux anarchistes et la tentative d’évasion de cinq forçats anarchistes ayant crié, lors de leur condamnation, « Vive l’anarchie ! Vive la révolution ! ». Le même jour, Le Soleil raconte l’agression de personnes parlant de leur sympathie pour les théories anarchistes.

Le 20 février, une bombe explose rue du Faubourg-Saint-Jacques et une autre est désamorcée rue du Faubourg-Saint-Martin. Le 21 février, Le Soleil évoque deux nouvelles explosions à Paris, sur la rive droite et la rive gauche. Le 25 février, d’après Le Siècle, Lyon devient à son tour le théâtre d’explosions. Le 26 février, des explosifs sont découverts à Clermont-Ferrand et à Béthune, une explosion se produit à Villefranche-de-Foueraque. Le 3 mars, Le Journal signale l’arrestation de 22 anarchistes. Le 9 mars, une bombe est trouvée à Vienne et le 14, une autre à Dijon. Le lendemain, une charge explosive tue son porteur, Pauwels, avant qu’il ne la pose dans l’église de la Madeleine, à Paris. Le 18 mars, une bombe est découverte à Bourges et une autre explose à Bourgin le 21 [7]. Le 4 avril 1894, au quartier Latin, le restaurant Foyot est dynamité à l’heure du dîner.

L’activité de la police redouble. En témoigne la déportation d’un anarchiste belge, appréhendé par les gendarmes d’Arras et accusé d’avoir fait « l’apologie de Vaillant et d’Henry » [8]. Entre le 19 février et le 23 avril 1894, la police délivre 339 mandats de perquisition et dresse 248 actes d’accusation sous le couvert de la loi du 18 décembre 1893. L’activité anarchiste de propagande par le fait atteint son point culminant avec l’assassinat, à Lyon, du président Sadi Carnot par l’anarchiste italien Geronimo Caserio, le 24 juin 1894.

L’idée de conspiration du mouvement révolutionnaire contre la société est une des composantes de la peur de l’anarchisme. La confusion entre la nature de l’anarchisme et les motivations des attentats anarchistes est soigneusement entretenue et exploitée par les politiciens et les journalistes. Analyser cette période agitée aurait nécessité de la part des observateurs une enquête sur l’émergence de nouvelles perceptions sociales. La peur engendrée par l’anarchisme se confond avec les conséquences du mouvement syndicaliste et socialiste. Le constat est primaire, les attentats sont la manifestation d’un mouvement révolutionnaire et nécessitent donc l’application de nouvelles lois pour une répression de l’anarchisme et du mouvement ouvrier : « Peu à peu, grâce aux lacunes qui existent dans notre législation pénale, l’anarchisme s’est constitué, organisé [9]. » Des radicaux — René Goblet et Camille Pelletan — et des socialistes — René Viviani ou Alexandre Millerand — protestent cependant contre une législation qu’ils jugent dangereuse. Les observateurs informés, politiciens et journalistes, ne croient pas à la théorie du complot anarchiste, mais, dans le cycle de violence, ne se risquent pas à contredire les déclarations alarmistes. Dénoncer les « lois scélérates » comme un attentat aux libertés est alors considéré comme un acte de « complaisance » ; les socialistes sont les seuls à le faire, tout en condamnant la propagande par le fait et le mouvement anarchiste.

La majorité des médias et l’opinion bourgeoise associent anarchisme et socialisme. Le Figaro du 11 décembre 1893 parle de tolérance des socialistes pour « ceux qui empêchent la liberté du travail, et ils ont laissé ainsi s’accréditer l’idée que les explosifs sont un moyen de polémique comme un autre ». D’où la responsabilité qui leur est attribuée dans les troubles. Le même jour, Le Temps met en cause Jean Jaurès : « Loin de s’appliquer à “déraciner l’anarchisme”, les socialistes ont, par leurs violentes prédications, donné d’involontaires, sans doute, mais de dangereux encouragements aux propagandistes par le fait. » Et d’annoncer une nouvelle phase du mouvement social en France : « L’originalité, la nouveauté de la pratique anarchiste, c’est qu’elle vise la société dans son ensemble, personnel et matériel. » L’attentat du Terminus est décrit dans Le Temps du 14 février 1894 comme « la continuation de la guerre sauvage déclarée par la secte à la société moderne ».

Dans Le Siècle du 13 février 1894, Yves Guyot continue sur cette perception des anarchistes et les qualifie de « survivants des temps préhistoriques, féroces d’instinct ou névropathes ». L’hostilité des anarchistes vis-à-vis des institutions et de l’État est considérée comme une menace et cet aspect est le seul retenu, les revendications ou la critique sociale ne sont guère évoquées dans la presse. Il est en effet plus simple de les qualifier de déments et de névrosés afin de manipuler une opinion publique traumatisée par les attentats [10]. À cette époque, les célèbres expériences de Charcot et de Bernheim sur l’hypnotisme alimentent aussi l’idée que les anarchistes sont déments et agissent dans un état second lors des attentats.

La presse bourgeoise du début des années 1890 dresse une image caricaturale des anarchistes, assimilés au chaos, qui est à l’origine d’une nouvelle forme de perception sociale. Comme les autres manifestations d’aliénation sociale et politique du début des années 1890, la propagande par le fait favorisa la mutation de la pensée sociale de la fin du XIXe siècle [11].

Considérés comme une menace contre la société, les anarchistes sont dépeints comme des malades mentaux aux pulsions primitives. Cette idée de la folie des anarchistes est alors rarement remise en question. Déments, névrosés ou fourvoyés dans des actes révolutionnaires, les anarchistes sont, selon la presse, des monstres issus d’une société saine. Cette description prédomine dans la majorité des journaux, comme d’ailleurs celle du complot travaillant à la désintégration du corps politique. En précipitant les événements, la terreur anarchiste souligne, pour les autorités, l’urgence d’une situation déjà dégradée par l’émergence du mouvement ouvrier et par la diffusion des théories socialistes [12].

Notes :

[1« L’heure est venue de passer de la période d’affirmation à la période d’action, et de joindre à la propagande verbale et écrite, dont l’inefficacité est démontrée, la propagande par le fait et l’action insurrectionnelle. » Congrès international « antiautoritaire » de Londres, 14 juillet 1881. Jean Maitron, Ravachol et les anarchistes, Paris, Julliard, 1964, p. 11.

[2« La dynamite, arrestations en masse des anarchistes », Le Matin, 16 mars 1892.

[3Pour la seule année 1892, les archives de la Préfecture de police conservent 3 927 lettres anonymes. Maitron, Ravachol et les anarchistes, notes et illustrations. Le Matin, 29 mars 1892.

[4Le Temps, 10 décembre 1893.

[5Les 3 lois scélérates : 1.— 12 décembre 1893 (après l’attentat de Vaillant), cette loi, contre la liberté de la presse, frappe également la provocation indirecte, l’apologie. 2. — Votée par la Chambre le 15 décembre 1893 et par le Sénat le 18 décembre, cette deuxième loi vise les associations de malfaiteurs. 3. — 28 juillet 1894 (après l’assassinat de Sadi Carnot), vote d’une loi contre tout acte de propagande anarchiste.

[6« Note sur les opérations faites par la Préfecture de police contre les anarchistes », 23 avril 1894, Archives nationales, F7. 12504.

[7A. Bérard, Sur l’anarchie, Lyon, 1897.

[8La République française, 16 mars 1894.

[9Journal officiel, 11 décembre 1893.

[10Voir, par exemple, l’article de Jean de Nivelle : « Hypnotisme et dynamite », Le Soleil, 9 décembre 1893.

[11Dans le catalogue d’Otto Lorenz, présentant les livres français publiés entre 1886 et 1925, il est intéressant de noter que seulement trois livres sur l’anarchie sont sortis entre 1886 et 1890 alors qu’entre 1886 et 1899 il y en aura 49.

[12Les événements de 1892 ont donné un sens plus précis au terme « anarchisme ». Un franc-maçon pouvait, quelques années auparavant, se déclarer anarchiste sans soulever d’objections ou de controverses. Voir Albert Villemsens, Réponse à un anarchiste, Paris, 1883. À la fin des années 1880, l’anarchie désignait plus communément le chaos et ne représentait pas une doctrine politique ou un système social. Voir Ch. Laisant, L’Anarchie bourgeoise, Paris, 1887.




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