Deux semaines se sont écoulées depuis le début de la guerre.
J’essaie de comprendre le sens du mot : « guerre ». Morts, blessés, haine, destruction, peur, stress, patriotisme et agitation de drapeaux.Le monde entier se sent concerné, s’intéresse. Israël et Gaza sont à la une de l’actualité.
J’ai récemment reçu de nombreux messages de soutien et d’encouragement par téléphone et par e-mail de la part de mes amis ici en France. « Une pensée chaleureuse et solidaire pour toi... Comment va ta famille là-bas ? On est avec toi, à tes côtés. » Et parfois aussi l’ajout de cette phrase étrange : « et à côté de tout le peuple d’Israël ».
Je ne sais pas quoi répondre. Je marmonne « Merci, ma famille va bien ». J’essaie de comprendre le sens du mot : « aller bien ». Est-ce que « aller bien » signifie qu’ils n’ont pas été assassinés, ni blessés, ni kidnappés ? Si tel est le cas, alors ils vont vraiment très « bien ». Par rapport aux 1 300 Israéliens et environs de 5 000 Gazaouis qui ont été assassinés depuis le début de la guerre, par rapport aux 222 kidnappés, aux milliers de blessés et au million de personnes qui ont dû fuir leur foyer, les membres de ma famille et mes amis vont heureusement parfaitement « bien ».
Ils sont vivants, sains et saufs et ont un toit au-dessus de leur tête. Mais à part ça, rien ne va « bien ». Et je cite des choses que ma sœur Reut m’a écrites : « Quelque chose est complètement ébranlé quand il y a un tel traumatisme tout autour... Il n’y a pas d’école, pas de routine, pas de travail, pas de leadership, pas de calme. »
Il y a déjà longtemps que j’ai quitté mon pays. En plus, ça fait quatre ans que je n’y suis pas allé en visite. Il s’avère qu’Israël tel que je l’ai connu quand j’étais enfant, adolescent, jeune homme, n’existe plus. Mes amis et ma famille en Israël me disent : « Quelle chance tu as de ne pas vivre ici… Tu as eu la bonne intuition en partant il y a vingt ans ».
Aujourd’hui, presque tous ceux que je connais voudraient s’échapper de là-bas si cela était possible. Au moins pour un certain temps, pour se détendre... Si seulement c’était possible, j’aiderais tous ceux qui en ressentent le besoin à partir, je les amènerais ici, dans le Massif Central, dans ces belles et (pour l’instant) paisibles montagnes du centre de la France, où je vis actuellement... Un rêve est né dans mon cœur : trouver une belle ferme ici et créer un centre d’accueil pour les réfugiés. Réfugiés israéliens et palestiniens, qui bénéficieront d’une petite île de paix et vivront ici ensemble, loin de l’horreur qui les a fait partir.
Depuis l’attaque meurtrière du Hamas samedi il y a deux semaines, une blessure s’est rouverte dans les esprits. En fait, la blessure n’est pas nouvelle, elle est là depuis des générations, seulement maintenant, elle saigne davantage. Si quelqu’un espérait qu’un jour cette blessure appelée « la souffrance du juif persécuté » guérirait et qu’il ne resterait qu’une vague cicatrice, alors il avait tort. L’état d’âme de victimisation, le désir de vengeance, tout a soudainement surgi et flotte visible à la surface. Le traumatisme collectif s’est renouvelé, a reçu de la nourriture fraîche, en abondance.
Je suis également anxieux et souffrant. Je fais ce que je ne fais pas habituellement : consulter les nouvelles plusieurs fois par jour, appeler les membres de ma famille plusieurs fois par semaine... Chaque matin, je commence la journée en surfant de manière toxique sur Internet avec les dernières mauvaises nouvelles : le bilan mis à jour des morts, les terrifiants témoignages de survivants, les histoires héroïques de combattants, les décisions violentes et tristes de gouvernements qui ne savent pas comment gérer l’ampleur de la douleur et ne font que créer davantage de douleur, dans un cercle vicieux de haine, de peur et de colère.
J’ai lu un article glaçant sur un citoyen israélien, l’un des survivants du massacre, qui s ‘était fait tatouer la date sur son bras : 07.10.2023 comme s’il s’agissait du numéro d’un prisonnier d’Auschwitz... Cela illustre à quel point les gens sont névrosés et perturbés. Passé et présent se confondent. Et à Gaza, on parle déjà en termes d’une « seconde Nakba ».
La tristesse me remplit. Comment se fait-il que les gens tombent encore si facilement dans le piège de l’identité nationale et religieuse ? Comment se faitil que la douleur et la peur les aveuglent tellement qu’ils ne peuvent penser qu’à se venger ?
Comment se fait-il qu’il y ait encore ceux qui croient au principe « œil pour œil, dent pour dent », qu’une injustice puisse être réparée par une autre injustice ?
La violence peut-elle mettre fin à la violence ?
Krishnamurti a dit une fois à ce sujet : « Dans le domaine technologique, depuis la charrue tirée par des bœufs jusqu’à la fusée volant dans l’espace, l’homme a parcouru un long chemin... Mais dans le domaine psychologique, malheureusement, rien n’a changé. »
Israël est « uni » dans sa douleur, enterrant ses morts, pansant ses blessures, négociant pour libérer les kidnappés et en même temps s’occupant de détruire Gaza, sa voisine. Le nombre de morts à Gaza est déjà le quadruple du nombre de morts du côté israélien. La soif de vengeance des Israéliens sera-t-elle satisfaite et prendra-t-elle fin lorsque ce nombre atteindra :
Dix fois ? Vingt fois ? Cent fois ?
Que pensent les dirigeants israéliens lorsqu’ils font ce qu’ils font ? Que pensent-ils du lendemain, du jour où les chars israéliens se dresseront au cœur de la ville désolée de Gaza (enfin « nettoyée » de ses terroristes) et où l’ampleur des destructions qui y ont été causées sera révélée ? Combien de générations faudra-t-il pour réparer (psychologiquement) ce qui s’y passe actuellement ? Et qu’en pensent les dirigeants du monde occidental qui soutiennent Israël, qui lui donnent une légitimité ? Peut-être pensent-ils que s’ils permettent aujourd’hui aux Israéliens d’accomplir leur vengeance sauvage contre les Palestiniens, ils calmeront également leur sentiment de culpabilité d’hier, c’est-à-dire depuis ce qui s’est passé il y a quatre-vingts ans lors de ! l’Holocauste ? -Comme c’est tordu
« Nous sommes avec vous. Nous sommes à vos côtés. Nous serons toujours à vos côtés, c’est le devoir d’Israël de se défendre face à la barbarie... »
Les manifestations de soutien aux Palestiniens ont été interdites en France. Qu’il est incroyable, cet amalgame : si vous soutenez les Palestiniens, c’est que vous soutenez le Hamas. Vous êtes donc un islamiste, un terroriste, un antisémite, un ennemi du progrès, un ennemi de la démocratie, un ennemi de l’Occident... Cette façon superficielle et simpliste de penser est répandue et encouragée aujourd’hui par le gouvernement français, qui a pourtant gravé « Liberté, égalité et fraternité » sur sa bannière.
Et pendant ce temps, aux États-Unis, une association idiote distribue gratuitement des drapeaux israéliens à quiconque le demande… et le président Biden envoie généreusement de l’argent et des armes à Tsahal.
C’est ainsi que justice sera rendue ? Les torts du passé seront-ils corrigés en semant la mort et la destruction à Gaza ?
Non. L’injustice ne sera jamais réparée par l’injustice, le mal ne sera jamais exterminé par le mal.
Surpris, les Israéliens se sont réveillés samedi matin il y a deux semaines, surpris de constater que la clôture avait été brisée et que dans leurs confortables maisons, un pogrom aussi meurtrier avait eu lieu. Surpris, pour ainsi dire, le monde s’est réveillé de l’hallucination, de la joyeuse « rave party » organisée sur les sables au pied du mur de la séparation en béton armé. Mais est-ce vraiment surprenant ? Que pensaient les habitants des kibboutzim ornés de pelouses et de terrains de jeux dans cette région qui encercle Gaza au cours des seize dernières années (au cours desquelles Gaza était sous embargo hermétique) ? Que pensaient-ils de leurs voisins gazaouis, vivant leur vie sordide à quelques kilomètres de leurs belles maisons ? 2,4 millions de personnes s’entassent sur une bande de sable, entre mer et le désert, entourée de murs et de clôtures, la prison la plus grande du monde...
Je me souviens, même lorsque j’étais adolescent, en Israël, membre du mouvement de jeunesse « Noar Ratz », on parlait déjà, dans ce petit parti de gauche, de Gaza comme d’une bombe à retardement, d’une « cocotteminute »... À cette époque, il n’y avait « que » un million d’habitants à Gaza. Aujourd’hui, trente ans plus tard, ce nombre a déjà doublé, et même plus. À quoi pensait celui qui a emprisonné cette foule de gens, les descendants des réfugiés de 1948, et leur a imposé un blocus ? Peut-être pensait-il qu’un jour ces gens disparaîtraient d’eux-mêmes, seraient oubliés ? Ou qu’ils finiraient par accepter leur triste sort ? Imaginons : à la suite d’un miracle divin qui se produirait, de toute une nation de prisonniers humiliés, ne sortiraient pas des terroristes, mais plutôt des pacifistes, des gens soumis, heureux et tranquilles, des moines zen, qui recevraient la tête baissée leur portion de riz, un don humanitaire de l’ONU... sans rien dire.
Israël et la Palestine ne sont qu’un exemple particulièrement triste et extrême, un exemple « qui saute aux yeux » de ce qui se passe actuellement partout dans le monde : la conscience de la séparation et la pensée dualiste dominent et sèment la souffrance et la confusion. La séparation entre un Israélien et un Palestinien, entre moi et toi, entre nous et eux, entre l’homme et la nature, entre ici et là-bas.
Mais la vérité est qu’il n’y a pas d’ici et de là-bas. Il y a que ICI. Ici c’est le monde... Avec le temps, il s’avère qu’on ne peut plus rien cacher et balayer sous le tapis. Ni les ordures, ni les gens. Tôt ou tard, il devient évident que chaque action a une conséquence. Les déchets radioactifs produits en France sont enfouis quelque part dans les déserts d’Afrique, les travailleurs sont exploités en Extrême-Orient pour produire de la marchandise bon marché aux peuples occidentaux, les frontières sont fermées aux immigrants qui se noient dans la mer en route vers l’Europe, des armes sont produites dans les pays « industrialisés » et vendues au « tiers-monde »... Et partout, à tout moment, la pollution et la destruction de la planète qui continuent vigoureusement, comme.s’il n’y avait pas de lendemain.
Je réfléchis à la signification des mots « gagner » et « perdre ».
Est-il déjà permis de poser la question, ou devons-nous attendre encore une génération ou deux : Qui est sorti vainqueur de l’attaque du Hamas ? L’organisation Hamas, bien sûr. Mais pas seulement. Benyamin Netanyahu est également sorti victorieux parce qu’il a réussi à dévier l’attention publique de ses corruptions et à « réunir le peuple ». Joe Biden, Emmanuel Macron et tous les autres grands fabricants d’armes et de peur ont également gagné quelque chose. Et il en va de même pour tous ceux pour qui « la souffrance juive » ou « la souffrance palestinienne » sont une sorte de nourriture psychologique et idéologique.
Et qui est sorti perdant ? Comme d’habitude – c’est tout le reste. Les membres de ma famille, mes amis, tous les citoyens d’Israël et tous les citoyens de Palestine.
Malheureusement, la bombe à retardement, « la cocotte-minute » – cela ne concerne pas seulement Gaza. Israël et la Palestine, c’est ici, c’est partout.
Je suis né et grandi à Jérusalem. Je suis considéré comme « Israélien », c’est pourquoi j’ai récemment reçu des messages de soutien. J’essaie de comprendre le sens du mot « Israélien ». Sur ma vieille carte d’identité israélienne, que j’ai conservée et dont la photo me montre comme un garçon de seize ans (innocent et souriant avec plein de boucles sur la tête), il est écrit, noir sur blanc, que ma nationalité est "Juif".
Voici un autre terrain fertile pour une confusion sans fin... Peut-être devrais-je essayer de comprendre d’abord le sens du mot "Juif" ?... Être juif, cela signifie-t-il que je dois me tatouer la date du dernier massacre sur le bras ? Non merci ! Si jamais je gravais quelque chose sur ma chair, ce ne serait pas un numéro, ce serait un poème d’amour et de gratitude. Peut-être ce poème, du poète Shlomi Khatuka, que ma sœur Reut m’a envoyé il y a quelques jours :
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Merci, terres,
de ne pas vous soucier de qui vous marche dessus,
Merci, eaux, d’être versées dans toutes les bouches,
Merci, arbres fruitiers et plantes, qui nourrissez quiconque tend ses lèvres.
Si vous saviez
les discriminations que nous faisons les uns les autres,
Vous auriez de chagrin cessé d’exister
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תּוָֹדָה אֲָדָמוֹת שֶֶׁלֹּא ִאִכְפַּת ָלָכֶןִמִי מְהֵלֵֵּךְ עֲֵלֵיכֶן, תּוָֹדָה מיִם שֶֶׁאתֶּם
ִנִמְזִָגִים לְָכָל פֶַּה, תּוָֹדָה עֲֵצֵי פְִַּרִיוּצְמִָחִים המְְּזִיִנִים אֶת ִמִי שֶֶׁרקמוִֹשִֶׁיט שְְׂפָָתָיו.
לוּ יְדעְתֶּם ֵאֵילוּ ֵסֵלֶקְִצִיּוֹתאֲנחְנוּ מעֲבִיִרִים זֶה אֶת זֶההֱיִיתֶם חֲדִֵלִים
להתקיים ֵמֵרֹב צער.
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