CHAPITRE 7
CARROUSEL, CONCERT ET BAL
Une orgie d’orgeat termina la soirée taurine ; la prohibition de l’alcool oblige, les boissons, pur jus de chic, coulèrent à flot, certains regrettèrent amèrement le pur malt. À leur entrée dans l’auberge, des vivats accueillirent les trois toreros dûment encadrés. Les conversations enflammées portaient sur leur prestation inattendue. Manifestement, l’opinion de Carmen n’était pas isolée.
— Ils peuvent changer de costume, les matadors, les vachers ne friment pas dans la dentelle et les paillettes, mais quelle classe !
— Vive la danse des taureaux !
— Le « saute-taureau » va faire fureur !
— Aubergiste ! Une tournée pour les taures-héros ! Sus aux taures-zéros !
Les gentillesses de la même verve fusaient de toutes parts. Les Libertistes étaient les plus caustiques.
— C’est certain, sans eux, Manuelo serait en ce moment dans la boîte en sapin, reconnut un aficionado plus objectif que les autres.
Diego tenta d’élever le débat en rappelant que jouer avec la mort, sans raison, n’est pas une activité digne d’un homme. Le taureau avait le droit de vivre sa vie de taureau. Prendre les arènes pour un abattoir ludique relevait de la perversité. À son avis, la démonstration de ses amis bouleversera profondément la tauromachie qui restera toujours dangereuse.
La matinée fut consacrée à la révision de tous les harnais, les roulottes eurent droit à un astiquage général, les chevaux à la toilette des grands jours. Les sabots reçurent une couche de vernis du plus bel effet. Tous eurent la crinière peignée, puis artistiquement tressée à l’augeronne, la queue démêlée, nattée et enfin montée en chignon. L’aide de quelques apprentis des Écuries s’avéra nécessaire. Vers midi, la troupe au complet se dirigea en cortège vers Académie. Robby sur son palefroi à la robe rousse menait le pas, suivi par les trois roulottes étincelantes sous le soleil. Les plus jeunes enfants se tenaient aux fenêtres des roulottes. Les autres à dos d’ânes se sentaient investis d’une mission importante. Jacques, monté sur Dragon, en compagnie de Jean-Lô, précédait un fardier chargé de matériel.
Le convoi entra dans Académie par la route menant directement aux arènes. La cavalcade ne passa pas inaperçue, les percherons attirèrent l’attention des spectateurs se rendant à la Foire. Les enfants, ravis d’être en vedette, lançaient de grands bonjours aux badauds. Arrivée à destination, la troupe commença ses préparatifs. La tension était perceptible dans la fébrilité de chacun, mais l’expérience du voyage apportait une certaine assurance.
Par une autre route, les musiciens arrivèrent à leur tour. Gwène et Fleur firent le chemin depuis Refuge dans une confortable voiture à cheval menée par la mère de Célestin. La jeune musicienne découvrit à son tour Académie en pleine effervescence. Elles se rendirent directement à la Maison des Musiciens, les balcons dominaient une petite place où se regroupaient les étals de la corporation des potiers. L’animation était aussi importante que celle de la veille. De l’autre côté de la place, un édifice dominait de sa tour carrée Académie. Fleur expliqua à Gwène qu’il s’agissait d’un ancien lieu de culte transformé en salle de spectacle, de réunion et, pour les différentes religions, en temple. Les grandes orgues rescapées de la Catastrophe nécessitèrent de longues restaurations successives.
À partir de seize heures, les arènes commencèrent à se remplir lentement. Les évènements de la corrida avaient attiré l’attention sur les capacités des Augeois. Même ceux que les chevaux ne passionnaient guère se déplacèrent dans l’espoir d’assister à un spectacle aussi inattendu que celui de la veille. Les spectateurs s’installèrent en grignotant des friandises. La place manqua, dans la bonhommie, le Comité de la Fête resserra les rangs et ouvrit au public le couloir de sécurité autour des arènes.
À l’heure prévue, un chœur de trompes de chasse imposa le silence. Le spectacle commençait. Jean-Lô et Jacques entrèrent en courant sur la piste fraîchement arrosée ; ils se dirigèrent vers le centre avec chacun à la main un grand fouet de cocher précédant une file de vingt chevaux classés par ordre de taille, les plus petits en tête. Les chevaux accomplirent un tour complet des arènes. Au signal des fouets, ils se séparèrent en deux colonnes tout en respectant l’ordre de taille. Pendant ce temps, les deux écuyers avaient pris position à chaque bout de la piste. Chacun groupe exécuta les mêmes figures. D’abord un cercle parfait, suivi d’une série de « huit ». Ensuite, les chevaux alignés décrivirent un cercle, ceux placés vers l’extérieur devaient accélérer l’allure selon leur position respective. Revenus à leur point de départ, ils se dressèrent sur leurs postérieurs et restèrent en équilibre quelques instants. Les deux groupes fusionnèrent à nouveau avant de faire des tours de piste aux différentes allures classiques, en gardant leurs distances. Cette première prestation enthousiasma peu la majorité des spectateurs. Seuls les membres de la guilde équestre apprécièrent la précision des mouvements et ils en reconnurent les difficultés.
Le numéro suivant nécessitait des aménagements sur la piste. Jean-Lô, monté sur Doris, sa jument anglo-augeoise aux membres fins, aborda toutes les haies à la perfection. L’enthousiasme de la foule se réveilla quand Robby et Jacques remplacèrent les haies par leurs corps. Doris franchit sans faute les deux compères allongés sur le sol simulant le saut de la rivière ou debout en position de saute-mouton. Pendant que les aides s’empressaient de débarrasser la piste et d’installer les accessoires du prochain numéro, les enfants occupèrent les spectateurs par des exercices d’entraînement. La piste libérée, Robby entra sur son destrier favori, le percheron assorti à la couleur de sa barbe, revêtu d’une armure complète forgée par lui sur le modèle d’une gravure très ancienne. Il fit un tour de piste théâtral faisant admirer sa tenue et celle de sa monture, elle-même caparaçonnée en destrier de combat. Jacques l’attendait au centre, il lui tendit une longue lance en bois. La potence construite par Julien se dressait sur le sable, un grand bras pivotait au sommet. Un sac de cuir rembourré terminait chaque extrémité du bras. Pendant que Robby prenait position, à une extrémité de l’arène, Jacques expliqua à la foule que le bras pouvait tourner sur lui-même et revenir taper dans le dos du cavalier. Lance en l’air, Robby mit sa monture au trot, puis il positionna son arme à l’horizontale et il frappa avec force le sac du bras de potence. Sous la violence du choc, celui-ci pivota avec une vitesse incroyable, l’autre extrémité du bras frappa sournoisement par derrière le heaume du cavalier (casque) avec un bruit de casserole, la foule se moqua du pédantesque harnaché. Simulant la douleur, Robby vacilla sur sa selle. Il se remit en position de départ et recommença l’exercice. Cette fois, il frappa la cible, mais il se baissa tout en talonnant son destrier. Le bras frôla son casque. Après plusieurs passages sous différents, il salua le heaume sous le bras. Des applaudissements nourris accompagnèrent sa sortie.
La surprise fut totale lorsque Jean-Lô pénétra dans l’arène ; la jument Jolie-Belle tirait une carriole d’apparence rudimentaire composée d’un brancard se prolongeant par une courbe fermée en métal sur laquelle reposait l’unique siège du véhicule. Deux fines roues métalliques, cerclées d’une garniture de cuir atténuant le bruit, permettaient au sulky, le nom de cet engin, d’atteindre, grâce à sa légèreté, une vitesse rare. La jument trottait comme une diablesse sans perdre son rythme ni son pas. L’étroitesse de la piste l’obligea à ralentir dans les courbes. Jean-Lô laissa son bolide effectuer plusieurs tours de l’arène à vitesse constante. Ensuite, il décrivit un grand huit. Les spectateurs découvraient sans le savoir une célèbre championne du trot attelé, spécialité des chevaux augerons. Joli-Belle donnait l’impression de vouloir accélérer sans cesse. Manifestement, elle adorait trotter ; tout son corps se prêtait à l’effort de la tête à la queue en extension. Comme une flèche équine, elle traversait sans fatigue les arènes. Jean-Lô sentit la foule frémir et, radieux, il imaginait déjà organiser des courses de trot attelé. De son côté, Bernard, le charron, se frottait les mains, car les roues et leur procédé de fabrication étaient sa création. Il attendait de pied ferme les connaisseurs qui viendraient, après le spectacle, poser des questions. Les commandes afflueraient, la Foire se prolongeait sur le sable des arènes par cette démonstration équestre et technologique. Jean-Lô ralentit la jument avant de sortir sous les applaudissements.
Un arrosage copieux de la piste prépara la prestation suivante. Dans les gradins, les commentaires allaient bon train. Robby apparut de nouveau, juché sur une planche à l’avant recourbé, tiré par un percheron à la morphologie adaptée à la course (appelé en Auge un diligencier). La puissance du cheval faisait presque voler Robby dans les tournants. La surprise du public s’exprima par un « Oh ! » collectif quand Robby commença des cabrioles sur sa planche. Maintenant, c’était dos au cheval, les bras en arrière, qu’il se laissait tirer. Pendant ce temps, Jacques installa de chaque côté de la piste un tremplin. Robby laissa son cheval prendre le maximum de vitesse ; il s’engagea sur le plan incliné. La vitesse le propulsa dans les airs ; il se réceptionna correctement au sol sous les cris de joie du public. Au passage suivant, en plein vol, il réussit un tour sur place, mais cette fois l’atterrissage tangua. « Encore, encore, plus haut », réclamaient les spectateurs ravis de retrouver les prouesses de la veille. Un peu grisé par ce concert de cris, Robby lâcha la bride à son cheval qui accéléra. Le saut suivant prit une allure de décollage à la verticale, la longe, un peu courte pour ce genre d’exploit, rabattit brutalement au sol le sauteur inconscient. La réception rude, mais sans chute, déclencha un tonnerre d’applaudissements. Jacques mesura la longueur du saut qu’il nota sur un grand tableau. Douze mètres vingt, le record absolu sur sable mouillé. Totalement pris à son jeu, Robby donna libre cours à sa fantaisie naturelle. Pas de danses, zigzags saccadés, petits sauts sur un seul pied, barre de traction entre les dents, il se mit à quatre pattes sur la planche et il osa un poirier en équilibre sur la tête et les mains. La tentative faillit se solder par une catastrophe, mais la chance était au rendez-vous, la glissade infernale continua. Le percheron commença à souffler bruyamment, Robby remonta à la force du poignet la corde qui le tractait et il enfourcha en pleine course sa monture. Le triomphe s’exprima joyeusement dans la foule scandant le nom de Robby, qui salua de la main et regagna la sortie.
Afin de calmer les esprits, Jean-Lô et Jacques rentrèrent en scène pour effectuer une démonstration synchronisée de dressage de haute voltige. Le silence se rétablit progressivement. Ils voulaient convaincre les Académiens de leur maîtrise de l’art équestre afin d’attirer des amateurs dans leur école de dressage et asseoir la réputation du haras qu’ils souhaitaient créer. Toutes les techniques se succédèrent les unes après les autres. Les spectateurs avertis applaudirent chaque évolution réputée difficile. Les Académiens découvrirent des pas et des figures équestres inconnus dans le Sud. La présentation des enchaînements complexes comme les « contre-changements de main au galop », le « piaffer » suivi de « passage » au trot très lent et cadencé avec une synchronisation parfaite des deux cavaliers fit l’admiration des spécialistes. Diego, accompagné de son équipe, ne quittait pas des yeux les deux couples homme-cheval qui s’activaient dans l’arène. Son œil exercé chercha le défaut. Mais l’harmonie parfaite entre les cavaliers et leurs montures laissa le Maître des Écuries sans voix, le sourire aux lèvres. Jean-Lô et son jeune disciple avaient fait d’énormes progrès depuis qu’il les avait vus dans leur pays. Le travail des chevaux se doublait d’une perfection des gestes de la main, des jambes, de tout le corps des cavaliers. Un cheval peut tout faire, à condition que le cavalier partage avec lui la maîtrise du corps unique qu’ils forment ensemble. La faute de position du cavalier entraîne celle du cheval. L’osmose constitue la clé du dressage, du saut, de l’attelage, de la course montée ou attelée. Là, le grand art se déployait devant eux dans sa quintessence. A la fin de la démonstration, le public connaisseur ovationna les cavaliers et leurs montures. Sana n’était pas la moins enthousiaste.
Un chien de berger des Flandres surgit ventre à terre sur la piste. En même temps, une sonnerie retentit en dehors de l’arène accompagnée des bruits caractéristiques d’une chevauchée. Puis, sans transition, une cavalcade composée des adultes de la troupe, hommes et femmes, déboula dans l’enceinte. Vêtus de tunique rouge, de pantalons noirs, de bottes noires brillantes et d’un drôle de casque rond sur la tête, ils soufflaient dans des trompes de chasse les airs de la traque au cerf que remplaçait leur chien dressé. Celui-ci parcourait l’arène en tous sens, harcelé par les cavaliers. Les diverses sonneries ponctuaient l’action. « Le lancé », « le change », « la vue », « le bat-l’eau », « le débucher » et enfin « la curée ». Le son puissant des cors résonnait dans l’arène. Cette musique inconnue des Académiens en fit frissonner plus d’un, tant les cors écrasaient les spectateurs par leur grandiloquence. Le chien mit fin à sa fuite et se laissa tomber sur le flanc, langue pendante, simulant la mort. Les cavaliers s’alignèrent face à la tribune centrale, reprirent leur souffle et secouèrent leurs instruments. Le public attendait une suite à cette chevauchée. Sur un signe de Jean-Lô, ils embouchèrent leur cor et ils jouèrent les morceaux classiques d’une antique cérémonie religieuse de leur pays, la messe de Saint-Hubert. Les cors firent ici l’étalage de leurs possibilités malgré la simplicité des mélodies. Les canons à plusieurs voix, les fugues rapides et les toccatas étaient les bases de cette messe venue du fin fond des âges. À la fin de ce petit concert, le silence régna quelques instants comme si les oreilles de chacun étaient anesthésiées. Puis les gradins s’animèrent d’une salve de cris et de sifflets mêlée aux applaudissements.
Un percheron de trait entra en scène de son pas lourd, sans selle, juste avec bride, têtière et muserolle. Les trois inséparables augeois suivaient chacun une longue corde à la main. Robby mit une sorte de mors dans la bouche du cheval auquel il attacha une corde. Jacques tenta de faire avancer le cheval en tirant de toutes ses forces sur la corde. Le percheron resta solidement campé sur ses quatre fers. Jean-Lô se joignit à Jacques, attacha sa corde à l’anneau du mors et il tira avec son ami. Toujours pas de mouvement, le percheron secouait la tête dédaigneusement. Avec de grands gestes furieux, Robby rejoignit ses deux comparses en jouant des biceps, il ajouta sa force de taureau à la tentative de faire avancer le canasson récalcitrant. Les trois hommes tiraient sur leurs cordes en poussant des cris de bûcherons et des jurons de leur cru. Le percheron lassé des simagrées et des gesticulations grotesques des pitres se décida à mettre fin à la plaisanterie. Sans crier gare, il ouvrit la bouche, les trois palefreniers partirent en chœur, les quatre fers en l’air. Mais le coup était orchestré, car trois impeccables roulades arrière achevèrent la chute. Le cheval, ravi de sa farce, tendit le cou, retroussa ses lèvres en un rictus de mépris cuisant et il acheva sa démonstration par un hennissement. Ensuite, il tourna casaque et sortit au trot accompagné de ruades. Les trois bouffons couraient derrière lui sous les quolibets moqueurs des spectateurs.
Le calme revenu, Robby surgit sur son destrier roux. Habillé de peaux de bêtes, les cheveux et la barbe nattés, il avait l’air d’un guerrier sorti de la préhistoire nordique. Son casque orné de deux cornes latérales renforçait son air farouche. Jean-Lô suivait avec une brouette chargée de matériel. Il dressa une cible sur un madrier de bois, ensuite il tendit à Robby son arc et des flèches. Le guerrier effectua un tour de piste, il revint au triple galop vers la cible. A cinquante mètres, il banda son arc, il visa et il tira. La flèche vint se fixer au centre de la cible avec un claquement sec. Il recommença plusieurs fois le manège ; chaque flèche tirée de plus en plus loin dans des positions diverses se plantait dans la cible ; Jean-Lô la montra au public : les flèches dessinaient une croix presque parfaite. Jean-Lô siffla ; un cob arriva sur la piste, il l’enfourcha. Il décrocha de la selle une nouvelle cible qu’il tenait à bout de bras puis il s’élança au trop. Robby reprit ses tirs sur cette cible mouvante, toutes ses flèches se groupèrent au centre du cercle rouge. Des applaudissements saluèrent la prestation. Jean-Lô, débarrassé de sa monture, s’empressa d’installer une nouvelle cible, puis il tendit à l’archer une arbalète. Robby refit quelques tirs réussis. Jean-Lô se plaça le dos à la cible, il posa sur sa tête une énorme citrouille. Le public comprit l’enjeu du prochain tir ; un silence tendu s’installa dans l’arène. Robby lança sa monture au trot. Il épaula. Le dard fendit la citrouille en plusieurs morceaux. Sa force de frappe renversa la cible derrière Jean-Lô. Un tonnerre de cris salua la performance. Jean-Lô redressa la cible, il posa sur sa tête une jarre en terre. Cette fois Robby arma son arbalète d’un carreau muni d’un tampon de cuir en guise de pointe qu’il montra au public. Robby, très concentré, repartit sur son destrier. Il épaula, tira, la jarre vola en éclats, trois tourterelles s’envolèrent. La tension se libéra d’un seul coup. Le public manifesta son contentement de plus en plus bruyamment.
Un petit chariot amena au centre de l’arène un tonneau sur lequel un écriteau en plusieurs langues identifiait le contenu comme du vin. Jean-Lô arriva avec un cheval en sueur (en fait copieusement arrosé avant son entrée en scène), lui-même manifestait des signes de fatigue. Il démonta, il installa une auge sous la bonde du tonneau. Un liquide rouge s’écoula. Le cheval et l’homme burent à satiété avec de grands gestes de contentement. Tout le monde comprit que l’heure du réconfort après l’effort avait sonné. Mais l’ébriété du cavalier l’empêcha de remonter sur son cheval. Chaque tentative se soldait par une chute rocambolesque qui déclenchait des rires. Le cheval dodelinait de la tête et ses pattes avant donnaient des signes d’instabilité. Homme et cheval étaient ivres. Dans l’indignité et sous les sarcasmes du public, ils quittèrent la piste en titubant comme un soir de grande marée.
Jean-Lô et Jacques revinrent exécuter des exercices d’acrobatie équestre qui montrèrent, si nécessaire, leur parfaite tenue à cheval dans toutes les circonstances et toutes les positions possibles : changement de cheval au plein galop, équilibre debout sur un pied au trot enlevé. Pirouettes et pitreries se succédèrent jusqu’à plus soif. Ils laissèrent leurs montures regagner seules les coulisses, puis ils prirent en charge deux nouveaux chevaux caparaçonnés de belles couvertures. Ils firent un tour de piste, les deux chevaux de front, puis ils s’écartèrent légèrement, Jean-Lô se pencha vers l’autre cheval et il se redressa avec Pierrette à bout de bras qui gigotait en riant de plaisir. Jacques fit la même chose et ce fut Marie-Lou qui apparut. Les deux gamines souriantes sur leurs épaules, ils accomplirent un dernier tour de piste.
Ensuite, avec son air digne de maîtresse d’école sévère, Marie-Jeanne installa au milieu de l’arène de grands tableaux noirs qu’elle montra au public. Des opérations arithmétiques simples étaient inscrites en grosses lettres. Deux élèves arrivèrent : un âne et Robby en culotte courte, l’air pas très fier. Marie-Jeanne montra à ses élèves une addition « 2 + 3 = ? ». Elle se tourna vers Robby, elle lui demanda de résoudre l’énigme. L’intellectuel augeois se gratta la tête, poussa un grand : « euh ! p’tre ben que… » suivi d’une tentative de compter sur ses gros doigts, immédiatement interrompue par un violent coup de règle qui le força à mettre ses mains dans le dos. Se tournant vers le public, il tendit l’oreille dans l’espoir de se faire souffler la réponse. Une cacophonie de cris lui répondit. Se décidant, il hurla sa réponse HUIT. Les sifflets lui firent comprendre son erreur et il baissa piteusement la tête. Marie-Jeanne, outrée, se tourna vers l’âne qui ricanait, les lèvres retroussées. Elle lui fit voir le tableau et attendit une réponse dans un grand silence. L’âne leva une patte avant cinq fois. Marie-Jeanne lui demanda s’il était certain, il répondit par cinq hochements de tête. Sous les applaudissements, il reçut une carotte qu’il dégusta avec plaisir. Prenant un nouveau panneau, elle se tourna vers le public en le tenant au-dessus de sa tête. Profitant de l’occasion, Robby asséna un solide coup de pied dans l’arrière-train de l’âne qui lui répondit par une ruade ânesque bien sentie. Robby se retrouva sur le sol, le visage contre le sable. Quand il se releva, chacun vit que son nez avait triplé de volume et saignait à gros bouillons. Craignant l’accident, le public se tut, puis voyant le saignement se transformer en cataractes, il comprit que la farce continuait. La nouvelle opération affichait « 2 X 4 = ? ». Honneur au perdant, Robby dut résoudre l’énigme en premier. Il tenta de compter sur ses doigts les mains derrière le dos, mais Marie-Jeanne veillait, le subterfuge vira au fiasco. Les simagrées du cancre ne lui attirèrent que des sifflets et des « ouh » cuisants de la part du public. Se décidant, il hurla un QUARANTE-DOUZE qui déclencha presque une émeute. Sans attendre, Marie-Jeanne se tourna vers l’âne qui, immédiatement, hocha huit fois la tête. Une nouvelle distribution de carottes récompensa l’exploit. Pour finir, elle mit un bonnet d’âne sur la tête de Robby. Le trio quitta la piste sous les rires qui redoublaient, car les oreilles du bonnet grandissaient à chaque pas pendant qu’une queue s’allongeait dans le dos du roi des ânes. Robby sortit le dernier en poussant des braiments tonitruants. D’un coin du public s’élança le dernier mot à la mode « Quéton, quéton, quéton », rapidement repris par l’ensemble des spectateurs. Célestin menait le concert des Académiens acclamant cette nouvelle quétonnade réussie.
Une brève démonstration d’attelage à quatre, à deux et à un cheval, immédiatement suivie par tout le reste des Augeois et leurs chevaux conclut le spectacle. Les apprentis des Écuries les accompagnaient fièrement. L’ovation finale résonna dans Académie. À chaque tentative de sortie de piste, les vivats redoublaient. La fin du spectacle se déroula dans le calme et la bonne humeur. Personne ne regretta le déplacement, tous reconnaissaient le talent équestre des Augeois. Les piliers d’auberges avaient trouvé un sujet inépuisable de commentaires.
Bien que mené à un rythme endiablé, le carrousel se termina à une heure avancée. L’heure du concert approchait, Marge partit préparer Gwène. Cette journée se révélait vraiment d’une rare intensité. Les autres membres de la troupe rangeaient le matériel. Bernard présenta sa création à une délégation attentive de charrons et de charroyeurs étonnés par la légèreté du sulky. Le système d’axe des roues monopolisa leur attention. L’absence de moyeu volumineux intriga, Bernard démonta partiellement une roue en guise de démonstration. La fusée de l’axe était remplacée par une pièce circulaire qu’il présenta sous le nom de roulement à billes. Dans le cas du sulky, les billes étaient en bois dur d’orme tortillard. Elles pivotaient autour d’une pièce métallique rainurée, comme emprisonnées par une double bague de fer. La rotation se faisait avec le minimum de frottements.
— Avec les roulottes ou les chariots, j’utilise des billes en pierre ou en fonte, à la fabrication délicate. Le moindre défaut déséquilibre l’ensemble, entraînant une rupture rapide, dit-il avec de grands gestes des mains.
— Avez-vous eu beaucoup de casse lors du voyage ?, demanda un charron captivé par la démonstration.
— Juste une fois le roulement d’un chariot. Heureusement, nous avions en réserve quelques pièces de la bonne dimension. Un graissage régulier évite le grippage et l’usure.
— Le rendement doit être nettement meilleur, supposa un roulier.
— Incomparable, surenchérit le charron. À la fois en vitesse par diminution du frottement, et en charge à condition de construire les autres pièces en fonction du poids à transporter.
— Faut-il un outillage compliqué pour produire ce type de roulements ?, s’enquit un charron.
— Pas vraiment, mais des artisans de haut niveau peuvent fabriquer les éléments séparément. La conception du rapport taille/poids et l’assemblage sont les deux étapes délicates. En Auge, nous n’en étions qu’aux essais. J’aimerais, avec Robby, améliorer encore le procédé de fabrication avant de passer à la production en série.
— Nous en discuterons dans les jours qui viennent, dit un homme trapu, le responsable de la corporation des charrons.
Diego en compagnie de sa nièce avait rejoint la troupe. Pendant qu’il discutait des chevaux avec Jean-Lô, Sana et ses amies entouraient Jacques. La conversation prenait un tour plus badin que dans les autres groupes. Les rires fusaient. Jacques, encore étonné de son succès, expliquait les finesses du dressage à ses auditrices. Un rendez-vous fut pris pour le bal.
Carmen, accompagnée de libertistes, discutait avec Marie-Jeanne et les autres femmes de la troupe. La plus jeune des Augeoises faisait le tour des visiteuses en répétant son discours.
— Moi, z’ai pas peur des q’va. Quand je sera grande, je fera comme Robby.
Aïcha, une libertiste amusée par le manège de l’enfant, la prit par la main et lui demanda de visiter les roulottes. Les enfants des libertistes suivirent le mouvement. La pipelette, radieuse, les guida avec sa verve habituelle peu compréhensible aux oreilles académiennes.
Le retour des chevaux vers les écuries organisé, tout le monde se dirigea vers la salle de concert. Heureusement, des places réservées dans les premiers rangs attendaient leur arrivée. De grandes baies vitrées laissaient passer la lumière. Une galerie en bois courait sur chaque côté de l’édifice. Au fond, une scène surélevée occupait tout l’espace disponible. Les tuyaux apparents de l’orgue montaient presque jusqu’au plafond voûté. De cette ancienne église, il ne restait que les murs d’origine. La statuaire avait disparu, le plafond en bois paraissait récent. La sobriété du lieu montrait son utilisation polyvalente. Les rangées de bancs serrés emplissaient l’espace disponible avec juste un étroit couloir central. Sous chaque galerie latérale, une estrade garnie de chaises placées en biais longeait les murs. L’accumulation des places assises indiquait que chaque concert attirait beaucoup de monde et que le confort passait après le plaisir. En Académie, la musique bénéficiait d’un prestige certain et elle jouait un rôle social dépassant sa seule fonction artistique.
Peu de temps après leur arrivée, les musiciens s’installèrent. Le son de leurs pas résonna sous la voûte. L’acoustique de la salle réverbérait le moindre bruit. Le brouhaha des voix du public déclina et les premières notes des instruments en train d’être accordés retentirent. La signification de la disposition des musiciens échappa aux Augeois, chez eux, la musique se réduisait aux danses des fêtes locales, aux chants religieux et aux trompes de chasse. La cacophonie des notes décrut rapidement ; le silence gagna l’assistance. Fleur apparut au bras d’Emmy. Elle se dirigea vers le devant de la scène, elle prit la parole :
— Mes amis, ce concert de fin de Fête des Guildes est l’occasion de vous faire entendre des musiques issues de nos traditions. La Destruction a réuni ici des hommes et des femmes de cultures très différentes et, nous, leurs descendants, tentons de préserver et d’enrichir ces héritages. Notre tradition d’origine mauresque, dont je suis, par mes racines, une représentante parmi d’autres, est la plus connue. Nous en avons une autre, aux origines presque complètement oubliées, mais que de génération en génération, nous sauvegardons et développons par des compositions nouvelles. Emmy, dont nous admirons tant les talents musicaux et médicaux, incarne cette tradition qualifiée avec incertitude de chinoise. De temps en temps, une partition d’œuvre datant d’avant la Destruction réapparaît par miracle des décombres. Cet ensemble très disparate démontre que la musique connut des styles, des genres, des modes à profusion et que sa diversité reste encore à découvrir. Nous sommes fiers de ces héritages. Pour nous, musiciens, c’est un honneur, un devoir, une joie de comprendre et de jouer ces musiques. Mes amis, le concert de ce soir sera traditionnel, mais vous avez compris que par ces simples mots, il ne sera pas que cela. Malgré mes années, ma connaissance des théories musicales, mon double héritage, mauresque par mes origines et chinois par ma culture, j’ai oublié, et avec moi, musiciens et mélomanes, ce qu’était la musique. Notre attention aux formes, aux modes, aux théories durement apprises et difficilement comprises nous cacha son universalité et sa force première. Les musiques que nous connaissons ne résument pas toute la musique. Il existe une musique d’avant ces musiques. Je ne dis pas qu’un manuscrit vient d’être découvert remettant en cause nos connaissances et nos certitudes. Non, mes amis, je ne parle pas d’une musique du passé. Je vous propose une musique compréhensible par tous indépendamment de notre langue, de notre culture, de notre couleur de peau, de notre sensibilité. Vous découvrez ce soir une œuvre simple, puissante, d’une force d’expression et de narration intenses. L’auteur en est une jeune fille qui arrive avec ses parents et ses amis que vous venez d’apprécier aujourd’hui, si j’en crois l’agitation en provenance des arènes. Elle s’appelle Gwène. Écoutez-la. Merci.
Ce discours inhabituel intrigua ; des murmures étonnés témoignèrent du trouble des auditeurs.
Emmy s’installa devant son qin, sa main droite resta quelques instants en suspens au-dessus des cordes et elle commença le morceau longuement répété avec Fleur. Le son à la pureté de cristal du qin emplit la salle de concert. La composition mettait en valeur les sonorités de l’instrument et la technique de l’interprète. L’originalité de la pièce reposait sur l’utilisation des harmoniques qui accompagnaient les notes. Le brio de l’œuvre, sa construction enchevêtrée en faisaient une délectation pour l’esprit perceptible même à un non-musicien. Au morceau suivant, une flûte droite à six trous appelée xiao forma un duo avec le qin d’Emmy, sa sonorité se fondit dans celle du qin. Le flûtiste retenait son souffle pour respecter la fragilité de l’instrument à cordes. Parfois, il laissait les harmoniques vibrer, puis il leur répondait par un phrasé aérien. Le mélange des instruments évoquait une conversation de deux voix humaines récitant un poème sans paroles. Marie-Jeanne, en mélomane, perçut la profondeur, la cérébralité extrême de cette œuvre aux allures simples qui dissimulait sa profondeur dans les méandres et les croisements subtils des notes.
Ensuite, Fleur vint s’asseoir sur le devant de la scène sur une chaise basse ; elle prit son oud [1] Elle joua dans un silence respectueux. Les sonorités profondes de l’instrument, la renommée de la musicienne captèrent immédiatement l’attention du public. Cette musique, par contraste avec la précédente, se caractérisait par une rythmique précise. Un thème central se développait par des variations codifiées. Bien que très différente des œuvres continentales par ses tonalités et ses rythmes syncopés, cette tradition musicale s’en rapprochait plus que la précédente. Comme à regret, Fleur mit fin à son interprétation. De chaleureux applaudissements s’élevèrent dans la salle. Fleur rejoignit les autres musiciens au fond de la scène. L’espace de devant libéré, un danseur et une danseuse vêtus tous les deux d’une ample robe blanche, un chapeau conique blanc sur la tête, arrivèrent ; ils se tinrent immobiles. Un ensemble de quatre ouds accompagnés de plusieurs instruments à archet (kémanché), de flûtes (ney) et de tambourins de tailles diverses commença un thème lent mais très rythmé. À la première reprise, les danseurs tournèrent lentement sur eux-mêmes. La circularité de la musique correspondait aux figures des danseurs. Progressivement, le rythme s’accéléra ; ils virevoltèrent de plus en plus vite ; la corolle de leur robe se gonfla. Musique et danse devinrent hypnotiques. La stabilité parfaite des danseurs interloqua les Augeois. Cette danse, dont le regard ne pouvait se détacher, cachait la maîtrise technique et la qualité des interprètes. Le mouvement de rotation des pieds était comparable à la discipline équestre par sa précision dans le contrôle du corps. Au bord de la rupture d’équilibre de la musique et des danseurs, le morceau s’acheva dans un dernier tourbillon. Les applaudissements mirent longtemps à se calmer.
Suivirent des œuvres de la période pré-Destruction. La première a permis de découvrir une partition fragmentaire pour violoncelle d’un compositeur appelé Bach dont la biographie est incertaine. Ici, la structure musicale presque mathématique apparaissait évidente aux musiciens avertis présents dans la salle. Les exilés découvraient la sonorité pleine du violoncelle. Ensuite, une œuvre orchestrale permit d’écouter un autre musicien du lointain passé : Mozart. Ce concerto pour clarinette avait nécessité de longues années de déchiffrage ; certaines parties de la partition durent être reconstituées dans la mesure du possible. L’ensemble se présentait sous forme d’un dialogue entre une clarinette et un orchestre. Cette musique semblait vouée à l’harmonie pure des sons mis en valeur par la virtuosité du soliste. Elle respirait la joie de vivre et l’allégresse. Cette impression était-elle le témoignage d’une époque insouciante ou celle d’un compositeur heureux ? L’étude de la musique ne pouvait répondre sans tomber dans la spéculation ou le pédantisme. Mozart plût à tous ; les applaudissements unanimes le prouvèrent. Pour finir cette rétrospective musicale du passé, une œuvre du XXe siècle, au titre inconnu, d’un musicien dont on ne connaissait que la première lettre du nom, X…, fut interprétée. Seuls les instruments à cordes jouèrent. À la surprise de tous, cette composition se caractérisait par l’utilisation systématique et unique d’une seule technique : le glissando plus ou moins rapide. Au départ, l’impression dérouta, mais lentement le charme s’établit ; la culture musicale du public habitué aux traditions contradictoires lui permit d’écouter sans préjugés cette composition que le public applauda autant que les précédentes.
Pendant un moment de pause, les musiciens réorganisèrent leur disposition. Des porteurs apportèrent un clavecin qu’ils posèrent délicatement. Les précautions prises soulignaient la fragilité de l’instrument couvert de marqueterie. Puis, les musiciens s’installèrent, ils vérifièrent la disposition de leurs partitions et ils attendirent. Le silence rétabli, un chanteur se plaça à droite de la scène. Fleur apparut tenant par la main une jeune fille qui portait contre sa poitrine un violon. Emmy les accompagnait. Gwène boitait encore légèrement, elle se tenait très droite dans sa robe toute de dentelle blanche, véritable joyau de l’art de sa mère. Ses cheveux blonds nattés, puis enroulés de chaque côté de son visage s’ornaient de deux rubans rouges. De la sauvageonne des jours passés, il ne restait qu’une marque sur le front. Le contraste entre Fleur et Gwène attendrit les spectateurs.
Pierrette, la pipelette ne put retenir sa langue :
— Argarde maman, c’est Gwène. Z’e veux itou z’une robe parelle.
Un éclat de rire détendit l’atmosphère. Marge revenue des coulisses, se faufila auprès de ses amis. Bernard prit Pierrette sur ses genoux, libérant une place assise à la mère anxieuse. Emmy s’installa entre les deux musiciennes.
Le chanteur avança d’un pas ; sa voix grave débuta le concert.
Il était une fois dans un vert pays, loin, très loin dans le nord, une ferme en bordure de forêt. Des bâtiments à colombages, couverts de chaume, entourent une grande mare où des canards barbotent. Les poules picorent avec de petits cris, les pintades espiègles se disputent un ver appétissant. Dindes et dindons se pavanent fièrement.
Au signal de Fleur, clarinettes et hautbois se transformèrent en canards auxquels se joignirent les flûtes qui prêtaient leur voix aux pintades. L’entrée en scène du glouglou des dindons joués par les clarinettes basses rendit le tableau criant de vérité, ce qui déclencha un rire communicatif dans l’assistance. Les thèmes exposés, quelques variations campèrent le décor des animaux à plumes.
Ce jour-là, le soleil du printemps brille, les autres animaux de la ferme, profitant de l’herbe nouvelle, gambadent et paissent, à chacun selon ses besoins et sa nature. Le fermier scie du bois en vue de réparer une clôture, le maréchal-ferrant redresse sur son enclume un fer à cheval.
Les cordes entamèrent une séquence de sciage particulièrement ardente. Les archets s’en donnaient à cœur joie, car « scier du bois » [2] était autorisé par la partition. Cochons, vaches, ânes trouvèrent chacun un instrument adapté à sa tonalité. Les volatiles rejoignirent le concert. Les coups de marteau sur l’enclume scandaient le rythme. Très vite la cacophonie apparente se structura et forma une unité musicale. Chaque groupe d’instruments prenait alternativement la main pendant que les autres jouaient en sourdine.
Autour de la ferme, les pommiers en fleurs attirent une multitude d’oiseaux, leurs pépiements forment un bruit de fond coloré. Soudain, le rossignol se réveille de sa sieste. Il décide d’encourager dame rossignol dans sa couvaison. Flattée, elle lui répond de son nid douillet. « Je t’aime. Moi aussi », se disent-ils en s’égosillant.
Gwène, à ces mots, entama son solo de violon. Le staccato et les trilles du chant du rossignol sortirent du violon avec un réalisme intense. Après plusieurs reprises du thème, elle se lança dans des variations. D’abord très bas, comme si dame rossignol se réveillait, le clavecin lui répondit, puis le dialogue amoureux se développa en prenant du volume. Plus je t’aime, plus je chante. « Je chante pour toi », répétait sans cesse le rossignol. La virtuosité du morceau de violon et son accélération mirent à rude épreuve les doigts de Gwène. Les oiseaux dans les arbres reprirent leurs chants suivis par l’ensemble des thèmes refondus.
Un petit cochon rose écoute tous les jours ce duo d’amour. Son oreille musicale lui fait comprendre la beauté du chant qu’il désire appendre pour séduire une petite cochonne à la queue en tire-bouchon. Il demande au maître chanteur un cours de chant. Mais n’est pas rossignol qui veut. Les animaux de la ferme entendent les grognements prétentieux du cochon et se joignent à dame rossignol pour se moquer du cochonnet. Sur le toit de chaume, parmi les iris en fleur, un couple de chats se dit des mots doux stimulés par le printemps et le duo d’amour des rossignols qui leur donnent des idées.
Le violon reprit son chant interrompu au milieu d’un trille par le grognement du basson. Comprenant que le cochon voulait l’imiter, le rossignol se fâcha. Le jeu du violon devint agressif puis saccadé. La leçon commença, le rossignol décomposa son chant que reprit le cochon avec entrain. Le dialogue violon-basson déclencha les rires du public. Dame Rossignol s’offusqua d’être délaissée à cause de ce porcelet prétentieux et elle joignit sa voix de mégère au duo. Clavecin, basson et violon tissèrent une toile cocasse qui attira progressivement tous les animaux. Rires, moqueries fusèrent de l’orchestre jusqu’au moment où la scie et le marteau sur l’enclume remirent de l’ordre dans la ferme agitée. C’était l’occasion pour une flûtiste, chanteuse mezzo-soprano de surcroît, de se lever avant de commencer un miaulement des plus convaincants que reprit en duo le conteur avec sa voix de basse. Immédiatement, les rires éclatèrent dans le public. Imperturbablement, le couple de chats continua, crescendo, son duo et couvrit la liesse du public. Fleur et Emmy du clavecin jubilaient, mais Gwène resta de marbre en écoutant les possibilités infinies de la voix humaine. Une nouvelle intervention de la scie et du marteau furieux mit fin à l’épisode.
Les cris, les rires, les claquements de pieds des auditeurs interrompirent le concert. Les musiciens avaient du mal à ne pas participer à l’ambiance. Le conteur utilisa ce répit pour reprendre son souffle et son sérieux.
En lisière de forêt, le geai lance son cri d’alarme, des intrus arrivent. Aussitôt la pie se manifeste. Au loin les bruits d’une cavalcade se font entendre. Le jappement d’un renard pourchassé par les cavaliers éclate à proximité des animaux qui fuient en débandade. Les trompes de chasse imposent le silence à tous les animaux. Le scieur et le forgeron se taisent. Très vite la chasse à courre s’éloigne, les cors s’estompent et la cavalcade disparaît.
Sur le fond sonore de toute la ferme s’agitant, le cri strident du geai retentit. La pie jalouse chanta à son tour. En sourdine, la cavalcade, jouée par les percussions, les instruments à cordes frappés sur la caisse et les orgues qui rentrèrent dans la danse, s’amplifia d’abord au trot, puis au galop. Les cors de chasse accompagnés par les autres cuivres firent vibrer les vitres de la salle un moment, puis progressivement déclinèrent avant de disparaître. Les animaux rassurés reprirent leur sérénade.
La chaleur lourde commence à engourdir les bras du scieur et du forgeron, les chants se font plus lents. Au loin, le grondement du tonnerre s’approche à son tour. L’air scintille sous la lumière. Le tonnerre devient de plus en plus fort. Les premières gouttes tombent, d’abord isolées, puis se transforment en averse. Les éclairs et le tonnerre sont au-dessus de la ferme. L’orage passe. Le rossignol reprend son chant. Une mouette avec son cri apporte la fraîcheur qui vient de la mer proche. Tout va bien, le scieur reprend le travail et le forgeron s’active.
Les cordes simulèrent le scintillement de la lumière pendant que Gwène et Fleur ensemble reprirent le thème du duo. La grosse caisse et les percussions annoncèrent l’orage. Les luths et les violons égrenèrent les gouttes de pluie. L’orgue amplifia le battement de la pluie sur les feuillages. Tous les instruments de l’orchestre soulignèrent la violence de l’orage. Pluie, rafales de vent et coups de tonnerre se succédèrent, puis le calme revint. Violon et clavecin reprirent leur dialogue sur le bruit de fond de la ferme. Une mouette arriva et le bruit des vagues s’imposa. Le mouvement perpétuel de la mer et son oscillation prirent la forme d’une berceuse. Un deuxième thème apparut joué par les orgues, reprenant un chant de marins, alors que les Augeois reconnurent les larmes aux yeux. « Allons, les gars, réveillez-vous, il faut déhaler… » La scie et le marteau reprirent de plus belle et tous les animaux se manifestèrent. Enfin, l’orchestre joua de plus en plus pianissimo avant que Fleur, par un geste de la main, mette fin au concert.
Immédiatement, le délire du public se manifesta par tous les moyens à sa disposition. Gwène, étourdie, le violon au bout du bras, s’assit comme assommée. Fleur, au bras d’Emmy, se précipita pour serrer la jeune musicienne dans ses bras. Elles restèrent longuement enlacées. Les musiciens vinrent à leur tour l’embrasser. Marie-Jeanne pleurait de joie. Pierre et Marge montèrent sur la scène partager le bonheur de leur fille. Ils remercièrent Fleur et Emmy du travail accompli en si peu de temps. Les applaudissements réclamaient un bis. Connaissant les usages, les musiciens regagnèrent leur place pendant que Fleur demandait le silence en levant un bras.
— Mes amis, il est tard ; un bal nous attend avec quelques nouveautés. Gwène vous a dépeint son Auge natale, ses souvenirs d’enfance, sa tristesse de l’avoir quittée. Elle vient d’arriver et déjà notre beau pays lui a inspiré une mélodie très courte. Merci de laisser Gwène à la joie de retrouver ses parents qu’elle n’a pas vus depuis plusieurs jours afin de préparer cette soirée mémorable.
Les musiciens avaient posé sur leur pupitre une courte partition. Le conteur dirigea l’orchestre. La stridulation frénétique des cigales retentit dans la salle comme en plein soleil, subrepticement, un vol de bourdon se juxtaposa. Auquel se mélangèrent subtilement les aigus des abeilles. Le réalisme transfiguré par la musique démontrait encore une fois le sens de l’observation de Gwène, mais surtout sa capacité à traduire ses sensations sans tomber dans l’imitation banale. L’art musical au service de la nature et réciproquement, la beauté des sons sans prétention formelle. J’entends, donc je vis, tel était le message de la créatrice. La cigale et l’abeille avaient été les deux premières découvertes sonores cévenoles de Gwène et elle les offrait en musique à ses nouveaux amis. Le morceau en forme de mouvement perpétuel laissa les Académiens tout aussi pantois que « Le Chant des Oiseaux ». Les applaudissements saluèrent une dernière fois les musiciens, la salle se vida. Les enfants sortirent en imitant certains le cochon, d’autres les chats. Les plus hardis sifflaient comme le rossignol.
Marge raccompagna Fleur et Gwène pour se rafraîchir. La fatigue se lisait sur leur visage. Gwène commençait lentement à réaliser que la musique n’était pas uniquement un jeu, mais un mode de communication au-delà des simples notes. Faire écouter, partager sa musique avec un public qui réagissait donnait un sens nouveau à son plaisir de créer. Fleur et Emmy expliquèrent à Marge que l’accueil du public avait été extraordinaire mais que la contribution volontaire des musiciens était encore plus importante, car certains étaient de grands artistes et des compositeurs reconnus. Plusieurs souhaitaient faire travailler la jeune fille qui avait maintenant de longues années d’apprentissage à parcourir.
— Mais elle est encore si jeune. Il ne faut surtout pas la couper des jeunes de son âge ni lui bourrer le crâne comme à un âne savant, s’inquiéta Marge.
— C’est effectivement le plus délicat, dit Emmy. Il faut voir avec Gwène quelle autre activité elle aimerait apprendre. Moi, j’aime la musique, mais je fais aussi autre chose. Gwène deviendra une compositrice plus qu’une instrumentiste. Dès que possible, elle commencera à enseigner. C’est la meilleure façon d’éviter l’enfermement dans un monde clos néfaste à son talent.
Pendant ce temps, les danseurs remplissaient les arènes. Deux estrades occupaient chaque extrémité de la piste. De grands lampions accrochés sur des poteaux complétaient la clarté de la pleine lune. La barrière de sécurité en partie démontée laissait le libre accès aux gradins. Des vendeurs de boissons et de friandises se tenaient aux points d’entrée des arènes. Quand les trois femmes arrivèrent à leur tour, des musiciens se préparaient. Gwène les rejoignit, car elle avait l’honneur d’ouvrir le bal avec une danse de son pays. Les Augeois réquisitionnés se mirent en ligne se tenant par le bras et ils formèrent une chaîne. Deux binious et trois cornemuses énoncèrent le pas de danse repris par des flûtes et des violons. Les danseurs commencèrent leur farandole au rythme lancinant de la musique. Ils avançaient lentement par un jeu de jambe. Alternativement, une jambe se détendait vers l’avant, suivie par l’autre et un déplacement latéral d’un pas de Marie-Jeanne qui menait la chaîne. Cette danse ressemblait à une farandole locale plus vive et les spectateurs formèrent rapidement une grande chaîne qui serpenta dans toute l’arène. Les musiciens à bout de souffle mirent fin à cette première danse. La suivante fit virevolter les couples sur un air vif. Robby et Flo, deux danseurs infatigables, se jetèrent à corps perdus dans le bal. Marie-Jeanne invita Jean-Lô modérément motivé par la danse. Il l’accompagna sa mère adoptive. Marie-Jeanne lui confia sa joie d’avoir retrouvé un environnement serein. Elle lui dit de ne pas penser qu’à ses chevaux et à ses projets équestres, mais d’être un peu attentif aux gens et de profiter de l’ambiance festive après ces mois de lutte, de deuil et d’exil.
— Tu sais, je crois que comme Jacques, je suis amoureux. Ces dernières années furent si intenses que je n’ai jamais ressenti un tel sentiment. Tu as raison, Auge et son duché fantoche sont loin. Il faut que je respire, lui répondit-il, en rentrant pleinement dans la valse lente.
À la fin de la danse, ils rejoignirent le groupe de leurs amis qui parlaient avec Fleur en compagnie de musiciens. Quand ils arrivèrent, la discussion était intense.
— Nous avons vraiment oublié, disait Fleur, que la musique ne se réduit pas à l’application mécanique de la théorie. Celle-ci nous attire par sa complexité, mais sa diversité nous égare. Elle nous prend un temps démesuré d’apprentissage, son perfectionnement monopolise la plupart d’entre nous. Notre musique, si nous n’y prenons pas garde, sentira le renfermé. On combine, on construit…on n’écoute pas autour de soi les mille bruits de la nature, on ne guette pas assez cette musique si variée qu’elle nous offre avec tant d’abondance.
Elle reprenait, sans le savoir, la formule émise par un grand musicien qui fustigeait ses contemporains d’alors, sous le nom de plume de Mr. Croche.
— C’est vrai, nous sommes très attentifs à la parfaite construction de nos œuvres. La musique de Bach et de Mozart, jouée aujourd’hui, reflète une théorie musicale, à chaque fois différente, elle suinte de la partition. Mais, la théorie parfaite n’engendre pas de chefs-d’œuvre. Il faut encore que l’inspiration soit de la partie. Certaines compositions du XIXe siècle, du moins celles que nous connaissons, au contraire, se polarisent sur l’expression des sentiments. La musique doit-elle être au service des passions, des sensations intérieures, au risque d’être de la guimauve et de se couper du monde ? L’alternative, théorie pure ou pure expressivité, nous paralyse, j’en conviens, dit le conteur-chanteur.
— Je suis d’accord avec cette idée que le sentiment comme sujet exclusif exprimé par la musique empêche l’écoute, toute écoute véritable. Le monde extérieur n’existe alors que dans la mesure où à travers la perception du compositeur, il renvoie à l’intimité de celui-ci. Par contre, Gwène sait écouter les bruits et les transformer. Elle déjoue les pièges de l’imitation, utilise ses rudiments de théorie musicale pour faire s’exprimer le monde, sans se noyer dans ses sensations. Cette enfant nous réserve des surprises, compléta l’organiste.
— Tu as eu raison, Fleur, de dire que la musique n’est pas qu’un problème de théories et de conventions formelles. Son origine doit se trouver dans le besoin de communiquer avec son environnement, de le connaître et de le capter : le chant ou le sifflement comme appeau pour attirer le canard sauvage dans la chasse. La musique a donc une fonction vitale. En imitant le rossignol, certes j’attire le rossignol, mais je suis aussi le rossignol : un double mouvement se réalise. C’est là que tout se joue. J’attire et je m’identifie en même temps, surenchérit la flûtiste-chanteuse, elle-même compositrice de renom.
— Le son de la nature est lié aussi au rythme. Le galop des chevaux, le marteau du forgeron, la pluie…pris isolément sont des accidents en même temps qu’une source de sonorités. C’est notre musique qui organise les sons et les rythmes, dit Emmy.
— Vous savez, je suis un chasseur, un braconnier, dit Pierre à la grande surprise de tous, car il parlait peu. J’ai sans doute l’oreille musicale. Toute petite, Gwène m’écoutait imiter les animaux, cela la faisait rire. L’imitation est pour moi naturelle, une arme comme une flèche ou un piège. Mais je suis incapable de composer de la musique. Si l’origine du son est importante, la composition enrichit, puis transforme les sons, les rythmes en musique. C’est pourquoi, il est nécessaire que ma fille puisse apprendre avec vous. Elle ne peut pas devenir chasseresse parce qu’elle sait imiter les animaux ; elle ferait fuir le gibier avec sa musique.
Après un silence étonné, Fleur prit la parole :
— Pierre vient de nous remettre gentiment à notre place. Nous sommes pris par notre désir de perfection, d’abstraction et d’expression, dit Fleur. Le formalisme, le dessèchement nous attendent au coin de la partition. Notre travail de recherche de vieux textes musicaux, de partitions perdues nous conditionne, nous transforme en sel qui conserve les denrées périssables. Ne soyons pas ces musées qui avant la Destruction gardaient les trésors de l’art. Mettons-nous au régime sans sel, le thym, la sarriette, l’anis, la menthe, voilà nos ingrédients musicaux. Moins de technique pour la technique, plus de musique.
Marie-Jeanne, profitant d’une pause dans les débats, proposa à Pierre, Marge, Josie et Bernard de garder les enfants afin qu’ils aillent danser un peu. Le voyage était fini, la détente avait ses droits.
Jean-Lô se tourna vers Emmy qu’il invita à danser. Marie-Jeanne encouragea son fils adoptif du regard. Une nouvelle danse commençait sur la piste, les couples bougeaient au rythme lent de la musique. Jean-Lô serra Emmy contre lui. Il retrouvait enfin cette sensation qu’il avait perçue lors de leur chevauchée vers Peyre. Emmy posa la tête sur l’épaule de son cavalier. Ils dansèrent sans parole partageant en silence la joie de se retrouver. Au hasard de leur pas, ils croisèrent Robby et Flo étroitement enlacés. Robby ne put s’empêcher d’adresser un clin d’œil à son jeune ami. Flo le rabroua d’un coup de coude vengeur. Après plusieurs danses plus agitées, Emmy et Jean-Lô allèrent se rafraîchir et, un verre de sirop à la main, ils s’installèrent à l’écart et ils discutèrent tranquillement.
Jacques et Sana enchaînaient danse après danse. Les amies de Sana avaient vite compris que la chasse était gardée, le gibier encerclé. Leur premier baiser fut fougueux, les suivants passionnés. Le monde de l’instant leur appartenait. Le bruit du bal flottait au-dessus d’eux sans les effleurer. Célestin, avec une bande de ses amis, vint les entourer de : « Oh ! Les amoureux » ; Jacques écarta les perturbateurs d’une réplique : « Si tu veux apprendre à dresser un cheval, comme tu me l’as demandé, tu as intérêt à aller voir ailleurs et en vitesse », très efficace.
Robby et Flo regagnèrent les gradins pour se reposer.
— J’ai les genoux qui se dévissent, dit Flo en s’asseyant près de Marie-Jeanne. C’est plus de mon âge.
— Je peux t’emprunter ton gaillard, demanda Carmen.
— Oh oui, je suis sûr, au moins, qu’il n’inventera pas d’idées folles comme dompter un taureau avec une fleur de pissenlit. Son ami Jean-Lô est occupé ; il risque de s’ennuyer, dit-elle en souriant à Marie-Jeanne. Merci, Carmen.
Pierrette dormait sur les genoux de Marie-Jeanne, Gwène, allongée sur un gradin, reposait sa tête sur ceux de Fleur. Bientôt, les danseurs revinrent en ordre dispersé. Carmen mise en train invita Marie-Jeanne à danser. Diego passa leur demander de ramener Sana. Emmy et Jean-Lô revinrent lentement main dans la main et ils s’assirent bavarder avec leurs amis. Fleur, très fatiguée, demanda à Emmy de la raccompagner. Jean-Lô les suivit en disant qu’il revenait le plus vite possible. Quand Jacques et Sana revinrent, Marie-Jeanne leur dit qu’elle restait danser avec Carmen et qu’elle passerait la nuit à la Maison des Libertistes. Au retour de Jean-Lô, tous partirent vers les roulottes. La piste de danse se dégarnissait lentement.
[1] Luth mauresque à caisse ovée et un manche de longueur variable avec ou sans frètes selon les lieux et les usages.
[2] Prendre son archet pour une scie, jouer du violon comme d’une tronçonneuse à main.